Vendredi 24 Février 2006


Portrait de Mouloud Mammeri

Introduction.

Mouloud Mammeri est considéré, à juste titre, comme l'un des plus grands écrivains de culture amazighe du vingtième siècle. Son oeuvre est multiforme : grand érudit de la langue tamazight, il laisse des précis de grammaire, de nombreux articles mais il est aussi un remarquable romancier. En outre, son engagement social pour la cause amazighe est exemplaire.
Cette page se veut une modeste introduction à son oeuvre et une invitation à la lecture de sas oeuvres.

Biographie.

Mouloud Mammeri (son nom en langue tamazight est Lmulud ath M'ammar)  est né le 28 décembre 1917 à Touarit Mimoun (Twarit Mimun). Il passe son enfance dans ce village de Kabylie. Son père, Salem Aït Mammer est un amusnaw (sage kabyle, qui pratique tamousni, l'ancienne sagesse). Mouloud Mammeri garde des contacts intellectuels étroit avec lui, jusqu'à sa mort en 1972 ainsi qu'avec Sidi Lounas Aït Sidi Ali-ou-Yahia. Ce dernier, mort en 1970, est aussi un amusnaw qui était le disciple du père de Mouloud Mammeri. On comprend pourquoi on a surnommé l'écrivain Dda Lmulud : Dda (ou Dada) signifie en tamazigh "sage". Il a obtenu sa sagesse dans la tradition encore préservée.

Il fait ses études primaires à l'école communale de son village. En 1928, à l'âge de onze ans, il se rend chez son oncle et suit ses études secondaires au lycée Gouraud à Rabah jusqu'en 1934. Ensuite il fréquente le Lycée Bugeaud à Alger (ce lycée est maintenant le lycée Abdelkader). Puis, il obtient une licence de lettres à la Sorbonne à Paris. Il commence à publier ses premiers articles sur la question amazighe dans la revue Aguedal. Il s'apprêtait à préparer le prestigieux concours de l'Ecole Normale quand la seconde guerre mondiale éclate.  Il est mobilisé une première fois en 1939, et affecté au neuvième régiment de tirailleurs algériens. En 1940, à la fin de la "drôle de guerre" il retourne en Algérie et s'inscrit à la Faculté de Lettres d'Alger dans le but de poursuivre ses études. Mais en 1942, il est à nouveau mobilisé, lors du déparquement américain en Algérie. Il participe à ce titre aux campagnes d'Italie, de France et d'Allemagne. En 1945, il prépare à Paris le concours au Professorat de Lettres, qu'il obtient en 1947. Il retourne en Algérie et enseigne d'abord à Médéa, puis au lycée Ben Aknoun, à Alger. Il milite alors activement contre la colonisation et pour la libération de l'Afrique du Nord. Il entre dans la guerre d'indépendance sous le pseudonyme de Si Bouakaz. En 1957, il s'engage politiquement et adhère au FLN. Entre autres, il rédige un rapport sur la question algérienne qui parvient à l'ONU et connaît un grand écho. Recherché par les autorités françaises, il doit se réfugier au Maroc. Il devient professeur au lycée Burgeaud à Fès.
En 1962, à l'indépendance de l'Algérie, il revient dans son pays natal. Il enseigne le tamazight à l'Université d'Alger. Il s'écarte ensuite du FLN, après la suppression de son poste d'enseignant.
C'est à la fin des années cinquante qu'il rencontre un jeune sociologue français alors inconnu, du nom de Pierre Bourdieu. Une amitié indéfectible se noue entre les deux hommes, qui, pendant trente ans travaillent ensemble. Cette partie de l'œuvre de Bourdieu, concernant l'ethno-sociologie est relativement peu connue du grand public, parce que dérangeante autant en France qu'en Algérie. Elle a pourtant été d'une magnifique fécondité. Mouloud Mammeri considérait Pierre Bourdieu comme un sage kabyle d'honneur. Ce qui reliait les deux hommes était sans doute autant leur curiosité intellectuelle que leur lucidité. Si Pierre Bourdieu devint un ardent défenseur de la cause amazighe, c'est entre autres grâce à Mouloud Mammeri.

De 1969 à 1978, Mouloud Mammeri est nommé directeur du CRAPE (Centre de Recherche Anthropologique Préhistorique et Ethnographique). Ce centre existait déjà du temps de la colonisation française, mais l'indépendance l'avait vidé des quelques préhistoriens français qui le composaient et était moribond. Mouloud Mammeri montre alors son dynamisme en le redressant de main de maître. Il commence par recruter de jeunes diplômés algériens qui reprennent progressivement les fouilles archéologiques. Il y développe  des recherches en ethnologie, en anthropologie et en sociologie. Surtout, ces recherches mettent à jour l'ancienne société amazighe, toujours présente en Algérie. Il finit par s'attirer des ennuis avec les autorités, qui n'acceptent pas qu'il mette en lumière la permanence d'une société rurale en opposition avec l'idéologie pan arabiste du pouvoir. Dans ces écrits Mouloud Mammeri annonce pourtant les difficultés de la mutation du monde rural, il soulève des questions sur l'enseignement, sur l'avenir économique du pays. En 1978, la sanction tombe : il est mis en retraite anticipé, et un autre directeur, qui ne fera pas date, est nommé à sa place.
En 1980 Mouloud Mammeri met toute son autorité au service de la culture amazighe. Il est l'initiateur d'une conférence sur la poésie ancienne kabyle. Cette conférence est interdite, et provoque une prise de conscience populaire. La Kabylie se révolte, et ce sera le Printemps berbère, le premier soulèvement des Kabyles depuis l'indépendance algérienne. Le pouvoir accusera alors Mouloud Mammeri de vouloir faire renaître une culture morte. Mouloud Mammeri y répondra avec son style habituel : non seulement, il finira par tenir sa conférence sur la poésie ancienne, mais il multipliera les interventions sur la vivacité de la culture amazighe.

Il
fonde en 1985 le CERAM (Centre d'Etudes et de Recherches Amazigh), et la revue Awal, avec Pierre Bourdieu  à Paris. Cette revue publie une série de textes qui sont encore pour la plupart des références sur la culture amazighe.
En 1989, Mouloud Mammeri meurt "accidentellement", le 26 février, à Aïn Defla. Sa voiture percute un arbre, dans des circonstances étranges. Cet arbre barrait bien curieusement la route et n'est sans doute pas tombé sans quelque intervention humaine.

Les oeuvres.

L'œuvre de Mouloud Mammeri est considérable. Articles dans des revues, romans,  mais aussi traités sur la langue berbère, elle touche de nombreux domaines. Les questions sociales y occupent aussi une place importante. Le savoir de Mouloud Mammeri était immense à l'instar des anciens sages imazighen (amusnaw). Mais surtout son intelligence et sa lucidité en firent un homme de génie. A coté de son immense connaissance de la culture traditionnelle, sa grande ouverture d'esprit a fait qu'il ne s'est jamais laissé enfermer dans un carcan. Si la cause amazighe est évidemment pour lui centrale, son parcours montre qu'il cherche sans cesse de nouveaux territoires pour sa pensée. Avant tout écrivain, il a également une profonde connaissance des sciences humaines occidentales, sur lesquelles il jette un regard critique. Littérature et anthropologie étaient sans doute pour lui deux modes d'expression d'une même réalité. C'est pour cette raison que l'on a dit à juste titre qu'il a opéré à une re-prise de parole des Imazighen.

Parmi ses oeuvres, nous citerons les principales :

  • La colline oubliée, Editions Plon, Prix des quatre Jurys 1952, Réédition Folio, Gallimard, 1992.

  • Le sommeil du juste, Editions Plon (non réédité à notre connaissance).

  • L'opium et le bâton, Editions Plon, 1965.  Malheureusement non réédité, l'édition d'origine  peut être trouvée grâce à des librairies sur Internet.

  • La traversée (1982). Non réédité.

L'œuvre romanesque de Mouloud Mammeri est souvent sombre, d'autant qu'elle s'inspire largement de la réalité. Mais que dire de la formidable beauté qui se dégage en même temps de son écriture ? Rarement un écrivain n'a touché autant la réalité humaine.
La colline oubliée fut un grand succès à sa sortie en 1952. Ce livre se trouve encore facilement, et est une  oeuvre remarquable. Mouloud Mammeri y décrit la vie quotidienne dans un village de Kabylie durant la seconde guerre mondiale. D'une grande beauté, mais aussi d'une terrible lucidité, il décrit le tiraillement de personnes prises dans une réalité historique complexe, marqué par l'effondrement de la société traditionnelle et d'une guerre venue de l'Occident que manifestement personne ne comprend. Mouloud Mammeri pose des interrogations de fond sur le sens des sociétés (la tradition, la religion, la culture occidentale importée), sur le comportement des humains, et notamment les rapports entre hommes et femmes. La construction du livre est également étonnante : le personnage principal meurt au milieu du récit. Il s'exprime ensuite à titre posthume. Mais nous laisserons au lecteur la découverte de la suite.
A sa sortie, ce livre jeta un trouble. En Algérie, il fut l'objet de vives critiques du mouvement nationaliste qui taxa Mouloud Mammeri d'allié de la colonisation avec des arguments ahurissants. Pour prouver son intégrité, il n'alla pas recevoir son prix et il répondit à ses détracteurs avec une grande force en démontant scrupuleusement tous leurs arguments. Il expliqua que son seul but avait été dans ce livre de montrer la réalité kabyle et il prouva que c'était justement l'expression de cette réalité qui dérangeait.

L'opium et le bâton est considéré comme le chef d'œuvre de Mouloud Mammeri. Sur la couverture de l'édition originale figure une tache rouge qui évoque le sang, et il est vrai que c'est un livre de sang. L'auteur analyse les relations humaines sous la guerre d'Algérie. Petites et grandes lâchetés, traîtrise, cruauté, mais aussi bonté, et nobles idéaux, certains éléments contradictoires pouvant cohabiter au sein d'un même personnage. Les humains sont ici dépeints dans leur complexité avec une formidable lucidité. En même temps, c'est une photographie souvent très cruelle des événements, bien que l'auteur ne s'autorise aucun débordement.
Sur bien des points ce livre est dérangeant. Il dit ce que beaucoup ne veulent pas savoir de la guerre d'Algérie, à savoir la vérité. Non, les Français n'ont pas été systématiquement mauvais,  mais les militaires se sont parfois conduits avec une barbarie inqualifiable qui rappelle les pratiques nazies. Oui, les Algériens étaient dans leur droit, mais certains ont également eu des conduites répugnantes. C'est ici un constat cru qui n'épargne pas les lâches, mais n'idéalise jamais les justes. 
La construction du roman est admirable. Plusieurs récits, dont on devine qu'ils sont tous liés, s'entrecroisent. Au fur et à mesure du livre, des relations entre eux deviennent comme un écheveau que le lecteur délie. Sans doute, la guerre d'Algérie fut-elle aussi cela : un jeu très complexe et particulièrement cruel de manipulations mortelles entre Français et fellaghas.
A notre connaissance, Le sommeil du juste et L'opium et le bâton n'ont pas été réédités en France. Il est regrettable qu'un tel écrivain ne soit pas diffusé plus amplement.
Mouloud Mammeri a écrit également des nouvelles, tel Ameur des Arcades (
Éditions Syros, La Découverte, 1991) dont on trouve une très belle édition illustrée quoique relativement coûteuse. Cette nouvelle relate l'histoire d'un orphelin, Ameur, qui se débrouille pour vivre, pas toujours très honnêtement, et est recueilli par une famille de colons français... Cette adoption est un échec, et l'on comprend très bien pourquoi à la fin... 

Concernant la langue berbère, Mouloud Mammeri a publié une grammaire berbère (Tajerrumt m Tmaziyt), un lexique franco-touarègue et un précis de grammaire du tamazight qui font autorité.

En poésie, on citera Les Isfra, transcription et traduction des  poèmes de Si Mohand-ou-Mhad, et les Poèmes kabyles anciens (Éditions Syros, La Découverte, 2001). Mouloud Mammeri s'est en effet toujours attaché à faire connaître l'ancienne poésie amazighe, dont il était un érudit et un défenseur acharné (Cf. notre partie poésie dans la page précédente).
Très attachée à la tradition, il laisse aussi deux remarquables recueils de contes kabyles : Machaho et Telem Chaho (1980)

publié par entre nous dans: histoire
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