
Premier ministre à Béjaïa, mercenaire en chef des tribus Banou Hillal à Biskra, conseiller des princes de Grenade, égérie des dynastes de Tlemcen et de Fès, professeur à la Zitouna de Tunis, grand Cadi malékite du Caire, interlocuteur de Pierre le cruel de Séville et de Tamerlan, le maître de Samarkand ! Intriguant de cour, militaire de terrain et grand intellectuel de son époque…Qui est donc Abderahman Ibn-Khaldoun ?
"Né à Tunis en 1332, mort au Caire en 1406, historien et philosophe arabe, il a laissé une immense chronique générale, précédée de Prolégomènes où il expose sa philosophie de l’histoire". Voilà ce que dit le dictionnaire Larousse de cet illustre auteur !
"C’est l’une des grandes personnalités de tous les temps", soutient F. Rosenthal "C’est une gloire du Maghreb", ajoute Ibn-El-Khatib.
L’université algérienne avait montré un intérêt certain pour l’œuvre d’Ibn-Khaldoun dans les années 70, à travers l’introduction de modules sur sa pensée dans les programmes de sociologie notamment. Des équipes avaient alors tenté de travailler avec ses concepts porteurs pour projeter une explication originale du sous-développement tragique qui frappe notre société. De nombreuses contributions et études avaient alors été menées pour demeurer l’apanage de cercles académiques restreints. Ce fut la mode Ibn-Khaldoun, et comme toutes les modes, elle dura le temps d’un feu de paille.
Wali-ad-din-Abou-Zaid Abd-Erahman-Ibn-Mohamed -Ibn-Khaldoun est d’une famille originaire de Hadramout, en Arabie du Sud. Un de ses aïeux, Khaldoun Ibn-Athmane, avait émigré en Espagne à la fin du 3ème siècle de l’Hégire, et c’est sous la dynastie Ommeyade d’Espagne que les Khaldoun avaient connu une grande prospérité. Repliés au Maghreb après la disgrâce des Almohades, ils participèrent au règne des Hafsides de Tunis où ils consolidèrent une position socioéconomique et politique aristocratique enviée.
Le jeune Abderahman grandit donc dans un milieu aristocratique riche en biens et en culture. Les privilèges socio-économiques lui ont permis d’accéder tôt aux cercles politico-militaires de l’époque. Il a été ainsi marqué par une existence mouvementée, mêlée de près à la vie politique de l’Occident musulman (Maghreb).
Il fit des études avancées à la Zitouna de Tunis. Il y apprit, entre autres, le droit, la philosophie et les sciences naturelles. L’invasion de Tunis par les Mérinides de Fès en 1347 emmena avec elle d’illustres professeurs venus d’Andalousie ce dont profita longuement l’élève Abderahman . Il perdit ses parents en 1349 victimes de la terrible peste noire qui ravagea l’Orient, l’Afrique du nord et le sud de l’Europe. A l’âge de 20 ans, Ibn-Khaldoun occupe son premier poste important en tant que secrétaire personnel du Sultan Abou-Ishaq (1352).
Tenu d’accompagner le Sultan sur le terrain des batailles il fit connaissance de la réalité des tribus. Retiré à Biskra durant un an, il rejoint Tunis où il se maria avec une fille de famille riche. Il quitte Tunis pour Fès où il reprend ses études pour réussir à se faire nommer secrétaire particulier du Sultan Abou-Inan. Arrêté en 1356, il connut la prison deux années durant. Fort de ses appuis familiaux, il est placé sous la protection du Sultan Naciride de Grenade. Il sera chargé de missions délicates, notamment auprès de Pierre le Cruel, roi de Séville.
Premier ministre à Béjaia
Après des démêlés avec la Taifa de Grenade, Ibn-Khaldoun se rend à Béjaia où Abou-Abdellah, prince Hafside dissident, vient de prendre la Ville (1364).
Ibn-Khaldoun se voit confier la charge de Premier ministre et celle de prédicateur de la grande mosquée El-Qaçaba. Bejaia ne tarda pas à tomber entre les mains d’un autre dissident Hafside, Abou-Abbas, prince de Constantine. Ibn-Khaldoun tenta de fomenter un coup d’état avec l’aide d’Abou-Hamou, le souverain Abdelwadide de Tlemcen. La tentative échoua lamentablement et Ibn-Khaldoun se réfugia auprès d’une tribu Banou-Hillal, les Dawawida, du côté de Biskra, ville charnière importante entre le sud et le nord. Les analystes remarqueront que c’est à Biskra qu’Ibn-Khaldoun parvint à étudier avec minutie les caractéristiques des tribus nomades, qu’il exposera et systématisera dans la Mouqadima. En 1370, il prend une activité gouvernementale à Tlemcen. Une guerre éclate entre Fès et Tlemcen. Ibn-Khaldoun est arrêté, il s’allie à son adversaire auquel il propose la conquête de Béjaia avec l’appui des tribus guerrières acquises à Abou-Hammou II. La tentative échoue. Ibn-Khaldoun devint un personnage trop encombrant par ses intrigues. Arrêté à Biskra, il fuit vers Tlemcen, avant de rejoindre Marakech puis Grenade en 1374. Réconcilié avec Abou-Hamou II, il s’acquitte de missions dangereuses de condottiere des tribus fidèles au souverain. Il décida de rompre avec cette vie de mercenaire pour se consacrer à l’écriture.
Sentant le besoin de faire le point sur sa vision de la situation du Maghreb musulman et de la déliquescence dans laquelle il était entré, Ibn-Khaldoun se retira de la vie politique pour se consacrer quatre ans durant (1375-1378) à la rédaction de son œuvre majeure : "Les Prolégomènes". Il se réfugia donc à Frenda dans la Qelaâ des Beni-Sellem où il rédigea la “Mouqadima” et une partie de “L’histoire des Berbères”. Après ces quatre années de réclusion féconde, il rejoint Tunis où il prendra un poste de professeur à la Zitouna. Il y continuera la rédaction de “L’histoire des Berbères”. Il occupait également le poste de grand Cadi et prédicateur de la mosquée de Tunis. Ses rivaux rigoristes, notamment Ibn-Arafa, orchestrèrent contre lui une cabale, l’accusant d’hérésie, répandant une idéologie hétérodoxe. Il résolut alors de quitter définitivement le Maghreb pour émigrer vers l’Orient. Il arrive au Caire en 1383.
Sa réputation était telle que la population du Caire l’accueillit en grandes pompes et que Barkouk, le général turc qui fonda la dynastie Mamelouk au Caire en 1382, le nomma grand Cadi malékite du Caire, fonction qu’il cumula avec de périlleuses missions telle celle qui le mena auprès de Timur lang, (Tamerlan) le sanguinaire successeur de Gengis Khan. Ibn-Khaldoun occupera sa fonction de grand Cadi jusqu’à sa mort survenue à l’âge de 74 ans, le mercredi 18 mars 1406.
L’univers arabo-musulman du XIVème siècle, dans lequel évoluait Ibn-Khaldoun, était marqué par le déclin civilisationnel. Il était à l’apogée de la crise : les multiples centres de pouvoirs vivaient le temps de l’effritement, de l’instabilité et des complots, comme en témoigne la brève biographie de l’auteur, chargée d’aventures et de rebondissements.
Des rivalités sanglantes et permanentes animaient les principaux acteurs des dynasties dont le déchirement était aiguisé par les appétits européens qui organisaient le maillage de la région pour imposer leur hégémonie. Le monde musulman s’effilochait dans trois directions, l’Orient, le Maghreb et l’Andalousie.
En Espagne, le Sultanat naciride était en voie d’absorption par la reconquista espagnole. En Orient le pouvoir était aux mains des Mamelouks, une dynastie turque islamisée, en déclin, qui peinait face aux invasions de Genghis-Khan. Au Maghreb, trois dynasties se disputaient les vestiges des grands royaumes Almohades et Almoravides qui, en leur temps, avaient réussi l’unité du Maghreb et de l’Andalousie. Les tribus et dynasties Mérinides au Maroc, Abdelwadides en Algérie et Hafcides en Tunisie, étaient en lutte perpétuelle entre elles pour de petits pouvoirs, des villes ou des positions éphémères loin de tout objectif unitaire. Intrigues, assassinats, complots étaient les armes favorites pour s’emparer du pouvoir. C’est dans cette trame de manœuvres dramatiques qu’Ibn-Khaldoun dut évoluer. Sa capacité d’adaptation, son opportunisme, voire sa force d’intrigue et de versatilité ont sans doute à maintes reprises sauvé sa peau.
Ibn-Khaldoun a été mêlé de près à la vie politique et militaire des dynasties du Maghreb de son temps. Son activité pratique lui permit de connaître mieux que quiconque les bases socio-économiques des équilibres politiques des royaumes qu’il eut à servir. Acteur direct, il put analyser sa société comme sociologue de terrain et non avec une quelconque distance. Intellectuel fécond, Ibn-Khaldoun nous permet aujourd’hui de comprendre le pourquoi et le comment des remous qui secouaient tragiquement le monde dans lequel il évoluait. Il est connu comme l’auteur des “Prolégomènes” qui constituent une longue introduction à son immense travail paru sous le titre de “Histoire universelle” dont le titre original est “Kitab el ibar wa diwan el moubtada wal khabar”. Outre la “Mouqadima”, cette gigantesque contribution se compose de six autres ouvrages dont les plus connus traitent de “L’histoire des Berbères”. Il est également l’auteur de nombreux essais sur Ibn-Rochd, Ibn-el-Khatib et d’ouvrages d’arithmétique, de sociologie religieuse et d’une autobiographie.
Histoire de l'Algérie
Préhistoire chamitique
Paléo- et néolithique
Climat chaud et humide au Sahara. Capsiens, 'mangeurs d'escargots', ancêtres des Berbères (?) aux alentours de l'actuel Gafsa, en Tunisie. Langues chamitiques: ancien égyptien, copte, libyco-berbère (libyque, kabyle, chaouah, chleuh, touareg):
Leur langue, en tant que idiome étranger, est d'un genre particulier. C'est à cause d'elle qu'on leur a donné spécifiquement le nom de Berbères. ... Le mot 'barbara' signifie en arabe un mélange de sons inintelligibles. (Ibn Khaldûn, 1986, 464)
XVIe - IXe s.
Désertification du Sahara.
v. -1250
Premières apparitions des Phéniciens (?).
Empire carthaginois et sémitisation (De -1100 à -46)
Vers -1100
Comptoir phénicien à Utique.
Vers -800
Fondation de Carthage (814 selon la légende).
Vers -510
Traité entre Rome et Carthage, Rome reconnaît le monopole commercial de Carthage dans la Méditerranée occidentale.
-348 et -306
Traités commerciaux punico-romains.
De -264 à -146
Guerres puniques (264-241, 218-201, 149-146); les Carthaginois sont chassés de Sicile, puis d'Espagne, et finalement Carthage est détruite; l'actuelle Tunisie devient province romaine (Provincia Proconsularis ou Africa Proconsularis).
-202
Massinissa, roi de Numidie, avec pour capitale Cirta, l'actuelle Constantine s'allie avec les Romains.
De -113 à-105
Guerre jugurthines entre Jugurtha, petit-fils de Massinissa et roi de Numidie, et les Romains.
-46
La Numidie devient province romaine (Numidia et Mauretania Caesarensis).
Empire Romain et christianisation (De -46 à 622)
De 1 à 429
Romanisation de l'Afrique du Nord. La route de commerce d'or, d'ivoire et d'esclaves d'Afrique noire (el-Soudan) passe par le Sahara et la Numidie et explique, avec les exportation agricoles (céréales) vers Rome, la richesse de la région.
De 354 à 430
Saint Augustin (Aurelius Augustinus) né à Thagaste, baptisé 387, mort comme évêque de Bône (Hippo Regius ou Hippone, actuellement Annaba). Société à trois classes: Romains et (descendants des) Phéniciens (citadins), Berbères (nomades).
De 429 à 430
Invasion vandale. Siège de Hippone. Royaume vandale reconnu en 442 par Rome pour qui l'importation de céréales est indispensable, et par l'Empire byzantin en 474.
De 533 à 535
Conquête byzantine de l'Afrique du Nord: castellas et couloirs de communication. Déromanisation, disparition du punique et du latin en dehors des villes (dernières inscriptions latines fin VIIe s.) 'Berbérisation': culture tribale, égalitaire, montagnarde ou nomade. Apparition du dromadaire.
Empire arabe et islamisation (622 à 800 env.)
622
L'hégire (hidjra): l'émmigration de Mahomet de la Mecque à Médine.
632
Mort de Mahomet à Médine.
De 634 à 644
Califat d'Umar ibn al-Khattab. Conquête de la péninsule arabe, de la Palestine, de la Syrie et de l'Égypte sur l'Empire byzantin, chute de l'Empire sassanide (perse). Création d'une flotte arabe en Méditerranée.
De 661 à 750
Dynastie des Omeyyades à Damas. Conquête de la Djazirât al-Maghrib (Île de l'Occident, cf al-Djazaïr: Alger, «les Îles»), depuis l'Ifrîqiya (Tunisie) au Maghrib al-Aqsâ (Extrême-Occident): fondation de Kairouan v. 670, Tunis après 698. Importance de Maghrib al-Awsat (Moyen-Occident): mercenaires berbères, or, ivoire et esclaves de l'Afrique subsaharienne, la vallée du Nil étant bloquée par les royaumes chrétiens de Nubie. Début d'islamisation, d'arabisation et d'orientalisation (des villes) du Maghreb.
De 711 à 714
Conquête du royaume wisigoth d'Espagne par Târiq, client berbère du gouverneur du Maghreb Mûsâ ibn Nusayr, traversant le détroit de Gibraltar (Djebel al-Târiq = Rocher de Tarik).
De 755 à 1031
Empire des Omeyyades en Espagne: émirat de Cordoue, or du Soudan, musique (al-'ûd, le luth), littérature (les troubadours), philosophie (Avicenne, Averroès) et sciences (algèbre, astronomie).
Dynasties berbéro-maghrébines (800-1500)
Env. 800-900
Rustémides à Tahert, l'actuelle Algérie occidentale (761-911), Aghlabides à Kairouan et en Sicile (800-909), Idrissides (branche des Omeyyades) à Fès (Maroc) (789-926).
909-973
Fatimides à Mahdiya, Tunisie (jusqu'en 973), Sicile, Égypte (jusqu'en 1171)
973-1167
Zirides (berbères) en Tunisie.
Env. 1015-1151
Hammadides au 'Moyen-Occident' (Maghrib al-Awsat)
1051-52
Invasion des Banoû Hilâl, tentative des Fatimides d'Égypte pour affaiblir les Zirides en Tunisie.
1056-1147
Almoravides (al-murabiyun = 'ceux des ribat', forteresse, cf Rabat, marabout, saint, 'homme fort'), berbères, au Maroc, en Espagne, en Algérie occidentale, dominent la route de l'or africain. Poussée islamique vers le Sud.
1130-1269
Almohades (al-Muwahhiddun, 'les unitaires', à cause de leur insistance sur l'unicité de Dieu, cf wahid, 'un', wahhad 'unir', 'unifier'), berbères de l'Atlas, réalisent l'unification de la Djazirat al-Maghrib (1159) et de l'Espagne. L'âge d'or du Maghreb. Commerce avec l'Europe méditerranéenne, Gênes, Venise, etc. Puis dislocation, tribalisation.
1228-1574
Hafsides en Tunisie et en Algérie orientale.
1235-1550
Abdelwadides en Algérie occidentale (Tlemcen). Déclin du commerce de l'or, de l'ivoire, des diamants et des esclaves: vallée du Nil, navigateurs portugais le long des côtes africaines, découverte de l'Amérique.
1332-1406
Ibn Khaldûn, 'juriste', fonctionnaire et ministre au Maghgreb et en Espagne, philosophe de l'histoire, historien 'structuraliste', anthropologue et sociologue, tente d'expliquer la fragilité des 'états' et des dynasties maghrebins et de l'Empire almohade par le concept d'e asabiya ('cohésion', 'ligature', 'solidarité'), fondement politique de l'appareil tribal et qui reste intact dans la vie rurale, agro-pastorale ou bédouine (badâwa, bédouin), mais se disloque au contact de la vie citadine.
1492
Fin de la Reconquista, la reconquête chrétienne en Espagne, exode de 'Sarrazins' et de Juifs. Offensives espagnoles sur les côtes de l'Afrique du Nord. Résistance corsaire: frères Barberousse. Appel à la Sublime Porte (Empire ottoman, les Turcs).
Empire ottoman et corsaires barbaresques (1500-1830)
1520
L'Empire ottoman contrôle Alger. Alliance avec la France contre Charles-Quint, qui échoue devant Alger 1541.
Vers 1570
Le Maghreb septentrional divisé en régences: Tripoli, Tunis, Alger (Dar as-Soltan), qui est dirigé par un dey et subdivisé `son tour en trois beyliks, de l'Est (Constantine), de l'Ouest (Oran) et de Titteri (Médéa).
1530-1830
Le Dey d'Alger, appuyé sur l'Odjak turc, maintient la suzéraineté de la Sublime Porte en rivalité avec la compagnie des raïs (chefs) pirates, 'barbaresques', qui font la guerre de course, déguisée en djihad. Plusieurs États utilisent le bâton (bombardement naval et blocus) ou la carotte (subsides) pour assurer leur commerce méditerranéen. Une escadre danoise, par exemple, bloque le port d'Alger de 1770 à 1772, une escadre américaine détruit une partie de la flotte du dey en 1815, une escadre anglo-néerlandaise bombarde Alger en 1816, détruit la flotte du dey et le force à libérer 1600 esclaves. En 1824 les Anglais bombardent de nouveau. En 1822 encore, les pays Scandinaves, Naples et le Portugal versent 24 000 piastres chacun au dey (144 000 F). De 1805 à 1815, les recettes dues à la course totalisent 3 mio. de F, de 1817 à 1827 elles tombent à 700 000 F. En 1822 un Américain, Dhaler, évalue le déficit du dey à 390 000-434 000, soit 556 000 piastres, et le déficit de la balance commerciale à 1 200 000-273 000, soit 927 000 piastres.
1827
L'affaire de l'éventail ou du blé. Deux négociants juifs ont vendu pour plus d'un mio de livres (impayées) de blé à la République française pour ravitailler l'armée d'Italie (1795-98). Le dey, créancier des 2 négociants, réclame à plusieurs reprises le remboursement de la dette. Lors d'une échange de vues à ce propos, le 30 avril 1827, il frappe le consul français avec un chasse-mouche.
Une escadre française établit un blocus devant Alger en juin 1827, à grands frais (plus de 20 bâtiments engagés), mais sans grand effet.
1830
Charles X, en quête d'un succès militaire pour améliorer sa 'cote', envoie plus de 500 navires, dont 103 de guerre, et 37 000 hommes avec artillerie en Algérie. Après 3 semaines de siège et un bombardement, le dey capitule (5 juillet). Le trésor du dey (150 mio de F?) disparaît.
Empire français et colonisation (1830-1962)
La conquête
1830-1848
L'armée française étend sa zone d'influence aux trois beyliks, c.-à-d. depuis la côte jusqu'aux versants Sud de l'Atlas Saharien, à l'exception de la Grande et de la Petite Kabylie (entre Alger et Constantine).
1831
Création de la Légion étrangère.
1832-47
Abd el-Kader (al-Qader, 1807-1883),émir (commandeur), dirige la résistance.
1833
Débuts d'une colonisation européenne: Saint-Simonistes (Enfantin après 1833), fouriéristes (1847), 'transportés' (1848, 1851), plèbe rurale de l'Europe du Sud.
1837
Par le traité de la Tafna, la souveraineté d'Abd el-Kader est reconnue sur (la plus grande partie de l'ancien beylik d') Oran et la majeure partie du Titteri, le général Bugeaud recevant en sous-main 200 000 F (qu'il utilisera pour les routes de sa circonscription électorale en Dordogne!!)
1839
Le Ministère de la guerre adopte le nom d'Algérie pour la zone occupée. Abd el-Kader reprend la lutte après avoir mis sur pied une armée.
1840
La France décide la conquête totale de l'Algérie et nomme Bugeaud gouverneur général.
1844
Arrêté ministériel organisant les bureaux arabes (vu l'arrêté du Gouverneur général du 16 août 1841). Intégration des terres publiques (habous et terres du beylik) au Domaine.
1847
Abd el-Kader se rend. Il est détenu en France (au château d'Amboise e.a.). Il s'établit à Damas après 1852, où, recevant une pension de la France et nommé Gd. Croix de la Légion d'Honneur, il se fait protecteur des chrétiens de Syrie.
1848
Révolution de février. Tentative d'assimilation administrative en Algérie: création de trois départements, élection de trois députés.
1851
Les forêts sont déclarées propriété de l'État. On établit la distinction entre propriété melk, privée, familiale, douar, communale, et arch, tribale et inaliénable, mais expropriable(!).
1852-1857
Sous le commandement du général Randon, les deux Kabylies sont soumises. Construction du Fort-Napoléon (Fort-National), exemple des bordjs (fortins).
L'Algérie, royaume arabe?
1858
Création d'un Ministère de l'Algérie.
1860
Brève visite du couple impérial en Algérie.
1863
Sénatus-consulte sur l'Algérie:
L'Algérie n'est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe; les indigèneont comme les colons un droit égal à ma protection et je suis aussi bien l'empereur des Arabes que l'empereur des Français. (Lettre de l'Empereur, Moniteur Officiel, 06.02.1863).
Le projet du 'royaume arabe' est inspiré par Isma'il (Thomas) Urbain, Frédéric Lacroix († 1863) et le colonel Lapasset.
190 000 résidents européens en Algérie, dont une minorité française (45%-49%). L'Armée d'Afrique, 55 000 à 75 000 hommes, dépend du ministère de la guerre et les commandants sont gouverneurs généraux. Naissance de rivalités entre militaires ('régime du sabre') et colons.
1865
Long voyage d'études de Napoléon III en Algérie. Sénatus-consulte sur l'Algérie: L'indigène musulman est Français. Les Algériens autochtones obtiennent des droits civils et politiques limités. Pour obtenir la nationalité française, l.Algérien autochtone doit renoncer à son statut religieux, régi par la loi musulmane (polygamie, divorce, droits de succession). De 1865 à 1872, seulement 371 naturalisations.
1867-68
500 000 ha ont été 'colonisés'. Disette, famine, choléra et guerres coûtent la vie à 300 000 Algériens.
L'Algérie: colonie française?
1870
Chute de l'Empire, IIIe République. Le décret Crémieux donne le statut de citoyen français à toute la population juive d'Algérie (35 000 personnes).
1871
Insurrection en Kabylie. Déportations en Nouvelle-Calédonie (où existe encore une petite société 'arabe'). Confiscation de 550 000 ha. Immigration alsacienne (env 5 000 personnes, dont les grands parents de Louis Althusser, voir L'avenir dure longtemps).
1871-82
L'âge d'or de l'immigration. Distribution de terres domaniales.
1873
La loi Warnier, 'loi des colons' ou 'loi scélérate', qui étend le principe égalitaire du Code civil aux terres indigènes (nul n'est contraint de rester dans l'indivision), devient un instrument légal pour obtenir la spoliation des terres.
1881
Le Code de l'indigénat. Liste de 27 infractions particulières réprimées par des peines spéciales, telles que le déplacement sans laissez-passer, les réunions non autorisées, le refus de la corvée, des retards dans le versement des impôts, ... sanctionnées par la police: amendes, prison, internement, confiscation de biens, amendes collectives. "L'impôt arabe" est supprimé en 1919.
1887-1926
Mobilisation accélérée de la terre indigène.
1896
La soi-disante Constitution de l'Algérie crée les Délégations financières, genre de parlement local: 24 représentants de colons agricoles, 24 représentants de non colons, 21 représentants d' autochtones, dont 6 berbères de Kabylie; les représentants musulmans, dits Béni-oui-oui, sont élus par un corps électoral très restreint, 15 000 électeurs en 1896, chiffre porté à 100 000 en 1919.
Vers 1900
Les colons (580 000, soit 13% de la population) ont acquis env. 1,5 mio d'ha de terres. Prélèvement total env. 5 mio d'ha (25% des terres).
Les jeunes Algériens réclament une assimilation plus étroite à la société française.
1914
L'autorisation préalable exigée pour les pélerinages à la Mecque est supprimée.
1914-18
Le contigent des Algériens, 173 000 volontaires et appelés, subit des pertes sévères: 26 000 morts.
1919
Une loi élargit le corps électoral et le nombre d'élus algériens dans les conseils municipaux et généraux. Les elections locales de 1919 et 1920 témoignent d'une opposition musulmane croissante aux candidats soutenus par l'administration.
1926
Messali Hadj crée L'Étoile nord-africaine (ENA) d'inspiration communiste, dissoute en 1937.:
Les terres qui appartenaient aux Algériens ont été données aux colons. Ceux-ci ont volé tout ce qu'ils pouvaient. Ils ont dépossédé les musulmans. Le point capital de la colonisation française consiste d'ailleurs à appauvrir l'Algérien par tous les moyens, au profit des usuriers et des colons. Les Algériens sont ainsi devenus des serfs sur la terre qui leur appartenait autrefois. En même temps, le gouvernement français a tout fait pour les plonger peu à peu dans l'ignorance de leur propre religion. Il a infecté l'Afrique du Nord de milliers de missionnaires qui ont tenté de christianiser le peuple....Les Algériens relèvent aujourd'hui la tête, ils veulent lutter contre l'impérialisme français, ils veulent leurs indépendance. (Discours du 6 fév. 1933, cit. Stora, 1986, 99)
1931
Abd el-Hamid Ben Badis fonde L'Association des oulémas musulmans algériens (AOMA):
Nous avons cherchè à travers les pages de l'histoire et dans le présent. Et nous nous sommes rendu compte que la nation algérienne s'est formée et qu'elle existe, comme se sont formées et existent toutes les nations de la terre. Cette nation a son histoire, illustrée d'innombrables hauts faits; elle a son unité religieuse et linguistique; elle a sa culture propre, ses traditions, ses mœurs (Déclaration nette, 1936, cit Ageron, 1993, 191)
1936-38
Le Projet de loi Blum-Violette propose de donner le droit de vote à une élite musulmane européanisée (env. 25 000 personnes). Rejeté par les Français d'Algérie, le texte est enterré avant de se trouver sur la table du Parlement, à la grande déception des oulémas et de l'élite musulmane.
1936
26 000 colons (sur 900 0000 Européens et une population de 6 mio, soit 0,43% de la population) possèdent 2,5 mio d'ha. Le prélèvement total est 7,7 mio d'ha, c.-à-d. 40% des terres (les plus fertiles par dessus le marché!) Résultat: paupérisation, renforcée par la pression démographique, et famines (1887, 1893, 1897, 1917, 1920, 1945).
Ferhat Abbas, pharmacien à Sétif (Kabylie), conseiller général et délégué financier, porte-parole des Jeunes Algériens, réclame l'égalité en droit et l'accession au statut de citoyen français sans renoncement au statut coranique:
Si j'avais découvert la nation algérienne, je serais nationaliste. Et cependant je ne mourrai pas pour la patrie algérienne parce que cette patrie n'existe pas. Je ne l'ai pas découverte. J'ai interrogé l'histoire, j'ai interrogé les vivants et les morts; j'ai visité les cimetières: personne ne m'en a parlé... Nous avons donc écarté une fois pour toutes les nuées et les chimères pour lier définitivement notre avenir à celui de l'œuvre française dans ce pays. ... (Mais) sans l'émancipation des indigènes, il n'y a pas d'Algérie française durable. (cit. Ganiage, 1994, 480)
1937
Messali Hadj fonde les premières cellules du PPA (Parti du peuple algérien), interdit en 1941.
1939-45
2e guerre mondiale. 150 000 soldats algériens (européens en majorité) participent aux FFL.
1942
Débarquement allié (américano-anglo-français) en Algérie
1943
Le Manifeste du peuple algérien, rédigé par Ferhat Abbas, réclame l'autonomie politique de l'Algérie en tant que nation souveraine avec droit de regard de la France.
De Gaulle annonce une réforme coloniale dans son discours de Constantine
1945
Famine. Soulèvement en Petite Kabylie (commence à Sétif le 8 mai), suivi de massacres perpétrés par l'armée française et d'une sévère répression judiciaire. Le PPA et l'Association des amis du Manifeste sont dissous.
1946
Messali Hadj crée le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), branche légale du PPA, et Ferhat Abbas l'Union démocratique du Manifeste algérien (UDMA).
1947
Promulgation du Statut de l'Algérie définissant l'Algérie comme un groupe de départements doté de la personnalité civile, de l'autonomie financière et d'une organisation particulière. Le pouvoir exécutif est dévolu au gouverneur général, désigné par le gouvernement français, un pouvoir législatif restreint est donné à une Assemblée algérienne, élue par deux collèges à raison de 60 représentants pour chaque collège.
1948
Mise sur pied de l'Organisation spéciale (OS), branche clandestine de combat du PPA, dirigé par Ahmed ben Bella, lequel se réfugie au Caire auprès du colonel Nasser en 1952, après le démantèlement de l'OS en 1950-51.
Aux premières élections (truquées), messalistes et abbasistes n'obtiennent que 9 et 8 sièges. Chez les Européens, 1 communiste constitue l'opposition.
Vers 1948-54
Démographie galopante des autochtones (+10% en 6 ans, doublement prévisible pour 1969), déclin des naissances et de l'immigration du côté européen déséquilibrent les rapports numériques entre les deux populations, 89 et 11 sur 100 en 1954. La population agricole européenne régresse, le nombre d'exploitations diminue, 87% des terres européennes exploitables sont accaparées par 6.385 domaines: vigne et primeurs sont les premières ressources agricoles. La production agricole fournit 33% du revenu national, dont 44% dans le secteur européen avec 28% des terres exploitables.
Dans les autres secteurs de l'économie, 15 000 sociétés françaises (sur 165 000) réalisent 75% du chiffre d'affaires.
Le revenu moyen annuel d'une famille européenne est de 240 000 F, celui d'une famille musulmane de 30 000 F. Le sous-emploi chronique frappe 1 famille sur 3, d'où l'exode vers les villes algériennes et la France.
Algérie française?
1954
Création d'un Comité révolutionnaire d'unité et d'action (CRUA) par les neufs chefs historiques. De l'extérieur, Ben Bella, Mohammed Boudiaf, Mohammed Khider, Aït Ahmed assurent depuis l'Égypte le ravitaillement et annoncent la formation du Front de libération nationale (FLN), - ben Boulaïd (Orannais), Rabah Bitat, Belkacem Krim (Kabylie), Mourad Didouche, Larbi ben M'hidi (Constantinois-Batna) organisent l'intérieur et déclenchent l'insurrection armée en divers points, le 1er novembre 1954 (soit une soixantaine d'attentats faisant 8 morts). A la différence d'insurrections antérieures, celle-ci est donc dirigée de l'extérieur, internationalisée et fondée sur une théorie, celle de la guerre subversive préconisant le terrorisme contre la population algérienne aussi bien que contre le pouvoir colonialiste par l'action de l'Armée de libération nationale (ALN).
1955
Belkacem Krim et Ramdane Abbane parviennent à établir un contrôle étroit du FLN sur 600 000 Kabyles par l'installation dans chaque village d'une cellule administrative clandestine: un récruteur, un collecteur d'impôts et un juge. Toute résistance est punie de mort, les écoles incendiées, les documents d'état civil détruits. Ils se heurtent à la résistance de messalistes. La guerre des deux maquis se termine par la victoire des mieux ravitaillés, ceux du FLN.
Jacques Soustelle, nommé gouverneur général, qui aurait ordonné l'exécution immédiate des rebelles pris avec une arme et la responsabilité collective des populations, est incapable d'empêcher l'attaque simultanée d'une quarantaine de centres européens le 20 août entraînant la mort de 123 personnes, point de non-retour de la révolution algérienne.
1956
Guy Mollet, chef du gouvernement de gauche, issu d'élections favorables à la paix, abdique devant les exigences de la population algéroise.
L'armée française en Algérie forte de 400 000 hommes. Les SAS (Sections administratives spécialisées) tentent de garder ou de regagner le contrôle de la population autochtone à l'instar des Bureaux arabes d'antan. Robert Lacoste est nommé gouverneur général.
Congrès de la vallée de la Soummam: la direction du FLN passe entre les mains des Kabyles (Krim, Abbane, Zighout, ben M'hidi, ben Khedda).
Guerre de Suez. Intervention diplomatique américaine.
Ben Bella, Khider, Aït Ahmed et Boudiaf arraisonnés à bord d'un avion marocain, sont incarcérés à la Santé, jusqu'en 1962.
1957
"Redressement" français. 600 SAS sont en place, 90 000 Algériens, dont 50 000 harkis, au service des Français.
Le général parachutiste Massu a pour mission de détruire le réseau ALN très efficace de Yacef Saadi à Alger (La bataille d'Alger). La ville est 'pacifiée', Saadi capturé, Krim et Abbane contraints de se réfugier en Tunisie, où s'installe le comité exécutif du FLN.
La ligne Morice, barrage électrifié le long de la frontière tunisienne, est achevée, isolant les fellaghas de l'ALN de leurs bases de ravitaillement. Les effectifs de l'ALN fléchissent. Le Front se réorganise et dirige ses efforts vers l'opinion internationale non communiste: ONU, États-Unis, Tiers Monde.
1958
Bombardement français de Sakiet Sidi Youssef en Tunisie. Washington fait pression sur la France, qui craint de voir l'Afrique du Nord passer au camp communiste. Le complot à Alger le 13 mai force la main aux hommes politiques français. Le pouvoir passe au général de Gaulle, qui laisse subsister toutes les équivoques possibles sur ses intentions en Algérie: Je vous ai compris.....!
Alors que la France se dote d'une nouvelle constitution (80% des Algériens autochtones participent au référendum avec 97% de oui pour la Ve République), le FLN se constitue en partenaire sur un pied d'égalité par la création du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). De Gaulle propose la paix des braves, refusée par le GPRA, et lance le plan de Constantine pour transformer l'Algérie en 5 ans: istribuion de 250 000 ha aux fellahs, construction de 200 000 logements, création de 400 000 nouveaux emplois, scolarisation des enfants musulmans, alignement des salaires sur ceux de la France métropolitaine.
1959
Par une vaste opération de ratissage, l'armée française amène l'ALN au bord de l'asphyxie. La population est regroupée et encadrée par les SAS, le plan de Constantine est mis en oeuvre avec des investissements de grande envergure et la nomination de Musulmans à tous les échelons militaires et civils: proviseurs, maires, sous-préfets, préfets.
Le général de Gaulle reconnaît le droit des Algériens à l'Autodétermination pour prévenir une condamnation de la France par l'Assemblée générale de l'ONU, mais aussi pour libérer la France "du boulet algérien". Le GPRA répond en désignant Ben Bella et ses coprisonniers comme plénipotentiaires!
1960
Semaine des barricades à Alger, réprimée par la gendarmerie mobile.
De Gaulle lance la formule de l'Algérie algérienne et purge l'armée. Les entretiens de Melun n'aboutissent à rien.
Le procès du réseau Jeanson, le Manifeste des 121 font apparaître la divison de la métropole.
1961
Un référendum donne carte blanche à de Gaulle pour négocier une solution. Le GPRA se déclare prêt.
L'OAS est créée. Les généraux Salan, Challe, Zeller et Jouhaud, tombés sous les purges, organisent une tentative de putsch à Alger dans la nuit du 22 avril, mais elle s'effrite au bout de quelques jours. De Gaulle en profite pour laisser jouer le paragraphe 16 de la constitution. Des pourparlers à Évian échouent, principalement sur la question du Sahara (gisements de pétrole).
L'OAS (Salan, Jouhaud, une poignée de colonels) tente d'empêcher la marche des choses en appliquant à son tour les principes de la guerre subversive, en Algérie et en France. A la fin de l'année, l'OAS fait la loi sur la côte algérienne, mais au début de 1962, ses commandos Delta sont mises en échec par le FLN et les groupes anti-OAS de la police parallèle.
1962
Les négociations avec le GPRA aboutissent à Évian. Les accords sont approuvés par référendum (8 avril, 90,7% de oui). L'OAS tente désespérément la politique du regroupement des Européens et de la terre brûlée. L'indépendance est approuvée par référendum en Algérie (1er juillet, 99,72% de oui).
3 juillet. La France reconnaît la République algérienne. Fin de la Guerre d'Algérie, qui aura coûté la vie à 25 000 militaire français, 2.788 Européens (entre 3 000 et 9 000 disparus entre mars et décembre 1962) et un nombre difficile à estimer d'Algériens, peut-être 300 000 (plus les victimes des épurations, entre 30 000 et 150 000). 800 000 Européens quittent le pays entre mai et juillet.
1871
Cinquante ans après le début de la guerre d’Algérie, le journal l’Humanité revient sur cette guerre qui n’a que très tard dit son nom.
De nombreuses révoltes ont secoué l’Algérie dès le début de la colonisation française. L’une des plus importantes, par son ampleur et son issue tragique, est celle de 1871. L’insurrection conduite alors en Kabylie par El Mokrani s’est étendue aux trois quarts du pays avant de faire l’objet d’une répression sanglante.
Après 1830, la Kabylie résiste à quatorze campagnes successives. Les forces coloniales, emmenées par le maréchal Randon, parviennent finalement à soumettre la région en 1857, au prix d’une dévastation d’une rare brutalité. Mais la région ne se résigne pas à la domination coloniale. De nombreuses révoltes éclatent en réaction à l’humiliation, à la confiscation des terres, aux déplacements des populations, au démantèlement de l’organisation sociale.
En mars 1871, à la faveur de l’instabilité créée par la capitulation de Sedan et du climat insurrectionnel qui gagne Paris, les confédérations de tribus s’organisent pour déclencher une véritable guerre contre la colonisation.
La misère à laquelle est réduite la population, les famines - en particulier la grande famine de 1857 - attisent la rébellion. Le maréchal MacMahon alerte le gouvernement dès le 12 juin 1869 : « Les Kabyles resteront tranquilles aussi longtemps qu’ils ne verront pas la possibilité de nous chasser de leur pays ! » (1) Plusieurs mois avant le début de l’insurrection, l’effervescence s’empare des communautés villageoises qui élisent, malgré l’interdiction des autorités coloniales, les « tijmaâin », les assemblées de villages.
Le 16 mars 1871, l’insurrection est déclenchée. Mohammed Amokrane, dit El Mokrani, et Cheikh Aheddad, dit El Haddad, chef spirituel de la confrérie Rahmaniya, dirigent le soulèvement. Des centaines de milliers d’hommes y prennent part, faisant de cette « Commune kabyle » une contestation d’ampleur de la colonisation du pays. L’insurrection gagne l’est et le sud du pays. Elle durera dix mois et coûtera la vie à plus de 20 000 insurgés. Face à un tel soulèvement, l’armée coloniale se livre à une répression impitoyable. L’amiral de Gueydon mobilise 100 000 soldats et un dispositif militaire supérieur à celui qui avait permis d’asservir la région en 1857. Au-delà des insurgés, c’est toute la population qui est prise pour cible. Des villages entiers sont détruits, des familles décimées ou jetées sur les chemins de l’errance par la barbarie coloniale. Les terres sont confisquées et distribuées aux nouveaux colons. Des milliers d’insurgés sont déportés dans les bagnes de Cayenne ou de Nouvelle-Calédonie, où ils retrouvent les communards parisiens. D’autres sont enrôlés de force pour la campagne de Madagascar. La région se voit infliger une amende de 36 millions de francs or. Plongée dans le dénuement le plus total, meurtrie, la population vit alors une véritable tragédie, dont la mémoire est transmise de génération en génération par la littérature et la poésie orale.
De la colonisation a la déportation
Vers 1830, à l’autre bout du monde, les colons français (à l’esprit de clocher) avaient commencé la colonisation de l’Algérie. Celle va provoquer une autre vague de déportation d’Imazighen d’Algérie vers l’Amérique, notamment de Kabyles qui résistaient farouchement à la présence coloniale et qui s’étaient soulevés en 1871. En effet, l’idée de déporter tout le peuple algérien, ou une partie, a germé dans la tête de certains officiers supérieurs français bien avant 1871. Ainsi, le colonel Montagnac, voulait déporter tous les Algériens aux îles Marquises ! Rien que ça ! comme si les exterminations massives et les enfumades ne leurs suffisaient pas.
Dans un livre publié par Mehdi Lallaoui chez Zyriab, Algériens du Pacifique, les déportés de Nouvelle-Calédonie, il nous retrace très simplement le chemin parcouru et les affres subis par ces Algériens condamnés à une réclusion hors du temps et de l’espace. Mehdi Lallaoui a eu à chercher dans les récits et journaux de leurs compagnons d’infortune, les vaincus des barricades de la commune de Paris qui écrivirent beaucoup sur leur déportation.
L’insurrection Kabyle commence un certain 8 avril 1871 à Seddouk, à la faveur de la rencontre du grand maître de la confrérie Rahmania, Cheikh Aheddad et Mokrani.Ensemble, ils appellent à la révolte contre le spoliateur français. Les premiers mois, le Bachagha Mokrani et Cheikh Aziz Ben Ahaddad allaient de victoire en victoire. Devant la formidable ampleur que prenait ce soulèvement, les militaires français ont vite fait de battre le rappel des contingents partis en France mater les communards et renversent, par là même, la vapeur.
La répression était terrible. Vaincus, les révoltés subissent le revers morbide de la défaite. Quelque 130 chefs de la rébellion ou de grandes famille sont condamnés à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Les colons réclamèrent des mesures impitoyables. Selon Nadia Belaidi dans son livre intitulé l’émigration Kabyle en France, une amende de 36 millions de francs a été imposée à l’ensemble des insurgés. "Ensuite, les terres furent frappées de séquestre : celles qui étaient détenues en propriétés collectives se trouvaient confisquées et transformées aussitôt en lots de colonisation attribués en propriété privée... On aboutit à un transfert massif de la propriété Kabyle à la propriété européenne ; les sequestres privèrent la population montagnarde de leurs terres les plus riches, situées en bas des villages de montagne. On estima à 574 000 hectares le total des terres confisquées... Défaites, appauvries, endettées, certaines tribus mettront vingt ans pour s’acquitter des dettes que les autorités françaises leur avaient imposées en représailles contre l’insurrection. "De nouvelles lois se succèdérent qui accélerèrent le mouvement de dépossession des paysans algériens : 1883, 1887, 1897, réformes de la proriété immobilière de 1901 à 1919... Ces lois intéressèrent surtout les régions fertiles : le littoral Kabyle allant de la rivière Sebaou jusqu’aux portes d’Alger, et les larges plaines de l’ouest,béjaïa, Mostaganem, Skikda etc...". De son côté, Mehdi Lallaoui va au fond de son livre et raconte comment la machine militaire française a décimé des milliers d’Algériens et envoyé les autres en Nouvelle Calédonie ou Guyane. "La nuit approche, sombres et silencieux les vaincus d’Algérie et le vaincu de la Commune, assis assis côte à côte, pensaient à eux, à ceux qu’ils laissaient, à l’effondrement de leur existence, à l’anéantissement de leur rêve de liberté..." écrit Jean Alleman, déporté de la Commune, qui partagea à Toulon la même cellule que les insurgés de 1871. Les déportés sont acheminés à partir du Fort Quélern à Brest ou de Toulon. La traversée de deux océans et de plusieurs mers sera fatale pour certains.
C’était Louis Napoléon, suite aux événements de 1848 et à son coup d’état de 1851, qui avait mis en place les bagnes coloniaux, les premières déportations de prisonniers politiques et les transportations vers l’Algérie ou Cayenne. Ainsi, malgré les échecs de colonisation officielle de l’expédition de Kourou de 1763 (décès de 10 000 personnes sur 16 000), et de celle décidée par l’Assemblée législative envoyant des prêtres réfractaires et des individus dénoncés pour leur manque de civisme, la Guyane devient terre de déportations4 sous tous les régimes et jusque sous le Second Empire. En même temps que s’effectuent les déportations, l’idée de transportation commence à germer, c’est-à-dire de déplacer vers les colonies les forçats des bagnes de Toulon, Brest et Rochefort.
Il semblerait que seulement 3 600 condamnés sur les 8 000 envoyés en Guyane vont survivre entre 1852 et fin 1856. Le 22 février 1858, la distribution de concessions à des détenus en fin de peine consacre la nouvelle politique. Le 16 mars 1860, Saint Laurent est constitué en Territoire pénitentiaire du Maroni avant sa fermeture en 1868, en raison de difficultés dues pour la bonne part au climat, aux maladies tropicales mais aussi à l’échec des concessions, provoquant le regroupement des condamnés sur les îles du Salut. Malgré les rapports inquiétants sur la salubrité du bagne guyanais, reçus dès 1857, ce n’est qu’en 1863 qu’une solution se fait jour, faisant de la Nouvelle-Calédonie un deuxième lieu de transpor-tation destiné aux forçats européens.
Le 5 février 1864, le premier convoi de transportés quitte Toulon pour la Nouvelle-Calédonie, qui présente deux avantages notables : son éloignement de la métropole (trois mois de navigation au lieu d’un pour la Guyane) et le climat. Les événements sanglants de mai 1871 débouchent sur la déportation en Nouvelle-Calédonie de 4 243 communards pour faits d’activités politiques. Toutefois, le projet d’établissement d’une colonie pénitentiaire en Nouvelle-Calédonie rencontre des difficultés puisque le bagne du Pacifique, proche de Tahiti, n’inspire pas la crainte de la sévérité de ses châtiments.
Depuis la fermeture définitive du bagne de Toulon, en 1873, l’embarquement des transportés pour la Guyane s’effectue à partir de la Citadelle de Saint-Martin-de-Ré, l’antichambre du bagne.
L’autre loi fondamentale fut celle de la relégation du 27 mai 1885. Elle décida de l’envoi en Guyane et en Nouvelle-Calédonie des récidivistes, des coupables de petits délits. En 1897, un dernier convoi de condamnés met fin à la déportation et à la relégation dans l’île de la Nouvelle-Calédonie avant sa fermeture définitive en 1931 après avoir reçu un total de 31 000 condamnés.
Récemment de nombreux algériens ont commencé un travail de mémoire et essaies d’avoir accès aux archives .
Un siècle après Si Mohand U M’Hand, l’intemporel
En 1906 à Aïn El Hammam, s’éteignait le poète Si Mohand U M’Hand âgé d’une soixantaine d’années. Enterré au cimetière des Aït Sidi Saïd au lieu-dit Asqif Netmana, il y repose depuis maintenant cent ans. Il est et demeure incontestablement le plus connu et le mieux reconnu des poètes kabyles. Un siècle après sa mort, et ce n’est pas le fait du hasard, sa poésie, autant que son mythe, se perpétue.
Ce poète de l’oralité n’en était pas moins poète de l’universel. Son œuvre, impressionnante de sincérité et de réalisme, est empreinte d’humanisme qui tranche, d’une part, avec la rudesse d’un contexte historique et social particulier et, d’autre part, avec les pénibles épreuves personnelles que la vie n’a eu de cesse de lui infliger. Comme pour donner foi à la prédiction proférée lors de son unique et prémonitoire rencontre avec le vénéré Cheikh Mohand U-l Hocine, la mort le surprit en « aghrib » dans son propre pays (à l’hôpital Sainte-Eugénie).
A Cheikh Mohand U-l Hocine...
Nusad ak nisin... Je viens te connaître... A l-baz i zedghen lehsin Faucon des hautes cimes Ilaqak wi sin Il te faut un compagnon... A Sadats hegit aâwin O Saints, préparez le viatique... Si tizi akin Pour le voyage au-delà du col...
Si Mohand U M’Hand est mort dans l’abandon et le dénuement total. Mais il resta, sa vie durant, libre par l’acte et la pensée. Ce sens de la liberté qui sous-tend son œuvre a eu pour prix l’errance qu’il se donna pour destin. L’ordre colonial a fini par s’étendre à la Kabylie en 1857 suite à la bataille d’Icherridhen et à la capture de Lalla Fadhma n’Soummer. Icheraïwen, le village natal de Si Mohand U M’Hand fut rasé par le maréchal Randon qui y édifia le Fort Napoléon, futur Fort national. Dépossédée une première fois, sa famille se dispersa et le jeune Mohand entra dans la zaouïa de son oncle Arezki Hamadouche au village d’Akbou, près de Larba Nath Irathen, avant d’aller fréquenter Timâemmert de Sidi Abderrahmane à Illoulen. En 1871, le pouvoir colonial a entrepris, au prix de sanglantes répressions, châtiments collectifs et séquestres, de soumettre durablement les farouches tribus kabyles qui lui résistaient depuis 41 ans, en matant une nouvelle insurrection dirigée par les cheikhs Haddad et Mokrani. Cette année fut fatidique pour la famille Hamadouche qui a pris activement part à cette insurrection : l’essentiel de ses membres sera décimé, déporté en Nouvelle-Calédonie ou contraint à l’exil. Si Mohand U M’Hand avait failli, lui-même, être fusillé aux côtés de son père n’était la providentielle intercession d’un officier, peut-être apitoyé par son jeune âge. Mais dans ces conditions, que pouvait signifier pour Mohand la vie sauve ? Tout avait irrémédiablement basculé : plus de père, plus de terre, plus de maison... C’était là le lourd tribut payé par lui, comme au nom des siens, à la pax romana du nouvel occupant. Après maintes pérégrinations d’un lieu à l’autre, seul ou aux côtés de sa mère, et après un éphémère mariage et des péripéties d’héritage avec son frère aîné réfugié en Tunisie, le jeune homme rebelle qu’il était devenu finit par rompre ses dernières amarres familiales et prendre asile en poésie : son génie y éclôt. Plus qu’un refuge, la poésie lui offrait une salutaire diversion d’esprit en rempart à une probable folie. Elle lui permettait aussi d’exprimer sa malvie et sa révolte en érigeant le verbe en arme. Il s’y jeta corps et âme. Tikelt a ’d hedjigh a sefru Je vais, cette fois, dire un poème
W-Allah ad yelhu
Plaise à Dieu qu’il soit beau... A dinadi deg lewdhiyat Et se répande partout Ata wuliw isnehtit Voici que mon cœur soupire Yeggul ur yehnit Il jure ne point faillir Ur yezdigh Icheraïwen Et de fuir à jamais Icheraïwen
Pour cette âme tourmentée, le pays de l’enfance s’avérait étroit. Comme par quête de salut, il entreprit un interminable voyage. Il fut un marcheur infatigable. En solitaire la plupart du temps, il sillonnait les routes d’Algérie se rendant et séjournant, entre autres, à Béjaïa, Sétif, Constantine, Skikda, Annaba, Ouenza, Kouif (plaine de la Seybouse et bassins miniers), Tunis, Alger, Cherchell, etc. Il égraina ainsi son existence au rythme d’incessants allers et retours entre ces contrées et son centre vital : les monts de Kabylie. Dans l’exil comme parmi les siens, il vécut dans une misère matérielle extrême. Il préféra endurer ce sort, plutôt que de se résoudre à pervertir son art ou à en faire commerce. Il refusait d’être le barde des places publiques ou l’amuseur des cafés maures, comme cela se faisait à son époque. On le disait d’un abord affable, et on recherchait sa compagnie pour ses vers incisifs et sa bonhomie de h’chaychi mais aussi pour sa culture rare en milieu populaire. Sa réputation le devançait généralement dans les villes et villages où il se rendait. Il excellait dans bien des domaines d’expression poétique. Il usait souvent de symboles et de métaphores, mais il était aussi capable d’emprunter les voies de l’abstraction, comme d’avoir une démarche factuelle. Il versifiait spontanément et oralement. Il n’écrivait pour ainsi dire jamais ses poésies, même s’il était lettré. Il ne les répétait pas non plus. Ses vers qui fusaient instantanément pouvaient avoir pour auditoire soit directement les concernés, soit des intermédiaires par lui utilisés comme vecteurs de transmission ou de propagation de ses messages. Il était particulièrement aimé des jeunes qui se reconnaissaient dans ses compositions sentimentales. Dans l’autre versant de sa poésie, il vilipende la trahison en amour ou en amitié, la déliquescence des valeurs dont la solidarité, la banalisation de la veulerie et la soumission aux « nouveaux maîtres ». Mais il était souvent le premier malmené par sa poésie. Il y mesurait, sans complaisance, sa déchéance intellectuelle et morale, ses vices et faiblesses, l’acharnement du sort et ses coups assénés. Même si, par foi et sagesse, il acceptait les épreuves que lui infligeait la volonté divine, il s’interdisait l’extension de cette résignation aux temps qui changent par le fait des hommes. Il affirmait, sans ambages, sa liberté, sa résistance et son refus de la « loi d’autrui ».
Gullagh seg Tizi Ouzou
J’ai juré de Tizi Ouzou Armi d Akfadou Jusqu’à Akfadou Ur ehkimen dgui ak’n lan Nul ne me fera subir sa loi A narrez wala nekinu Plutôt rompre que plier Akhir daâwessu... Et mieux vaut être maudit...
On s’accorde aujourd’hui sur l’existence d’un genre poétique dit « mohandien », très particulier autant par son contenu que par sa structure. Le contenu, nécessairement marqué par le parcours et les expériences du poète, est caractérisé par une touchante ambivalence. Reflet de la diaphonie entre l’idéal et le réel, cette ambivalence est illustrée par :
La quête de bonheur dans des voies que l’on sait par avance vaines, la fuite « de Charybde en Sylla » vers des ailleurs où la misère originelle ne fait que se draper de nostalgie ;
la sublimation de l’amour qui n’a d’égale que l’amertume des serments reniés ;
le déchirement entre le manque des siens, parents et amis, et le ressentiment qu’inspire leur incessante perfidie ;
la profonde révolte que bride l’incapacité d’agir. Dans l’œuvre de Si Mohand U M’Hand, même la dimension spirituelle procède de cette ambivalence. Il était mystique dans l’âme et profane dans sa conduite. On ne peut de manière péremptoire le classer exclusivement dans l’un ou l’autre de ces statuts. Autant, par exemple, il cultive ses penchants immodérés pour l’absinthe et le kif, autant il maudit son inhibition et son aliénation à leur égard. Certes, il ne s’assimilait pas aux sages et oualis dont il transgressait sciemment le code des vertus, mais son rapport au sacré n’en était pas moins sincère. S’agissant de sa structure, le genre « mohandien » est construit en neuvains formés de 3 strophes comprenant chacune 3 vers de respectivement : 7, 5 et 7 pieds. La rime est commune, d’une part, aux 1er, 2e, 4e, 5e, 7e et 8e vers et, d’autre part, aux 3e, 6e et 9e vers. S’il ne peut être affirmé qu’il est l’inventeur de cette forme de poésie, il en est incontestablement le promoteur. On peut aisément imaginer les contraintes qu’un tel cadre formel peut imposer à l’expression. Le talent a permis à Si Mohand de se plier avec raffinement, sans esthétisme, à ces règles de rime : il habillait généralement sa poésie de beaux atours mais n’en sacrifiait ou altérait ni le fond ni le sens. Nous ne disposons pas aujourd’hui de l’intégralité de l’œuvre de Si Mohand U M’Hand, pour cause malheureusement d’oralité. Mais ce qui en a été sauvé et transmis jusqu’à nous est appréciable grâce au travail de recherche et de collecte effectué principalement par les précurseurs que furent A. B. Saïd Boulifa, Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri. Cette miraculeuse sauvegarde a été rendue possible par la phénoménale popularité de Si Mohand U M’Hand tant de son vivant qu’après sa mort, par les facultés exceptionnelles de mémorisation des individus et des groupes dans notre société et enfin par l’écriture qui est opportunément venue à la rescousse dans la voie ouverte, dès 1900, par Boulifa. D’aucuns estiment, à juste titre probablement, que « le gisement » n’est pas totalement épuisé, puisque des œuvres attribuées à Si Mohand U M’Hand auraient été découvertes, ces dernières années, et que d’autres pourraient l’être dans le futur. Les nouveaux chercheurs n’ignorent cependant pas que l’essentiel de l’œuvre connue de ce poète a été recueillie par, notamment, leurs trois illustres aînés. Des poèmes inédits seront de plus en plus rares à trouver compte tenu, d’une part, de la disparition irrémédiable de mémoires crédibles et, d’autre part, du foisonnement de poèmes « apocryphes » prêtés à Si Mohand U M’Hand soit par des imitateurs en mal de notoriété, soit par des transmetteurs qui, en toute bonne foi, se trouvaient dans l’erreur. Outre les œuvres sauvées de l’oubli, les travaux de Boulifa, Feraoun et Mammeri sur Si Mohand U M’Hand ont, dans la complémentarité, contribué à la constitution d’un important capital méthodologique, dont l’affinement et la transposition à la sauvegarde des œuvres d’autres auteurs de la culture orale sera d’un apport fondamental. Car un siècle après la disparition de Si Mohand U M’Hand, l’étude de son œuvre et son approfondissement appellent, tout naturellement, une meilleure connaissance et reconnaissance de ses pairs quelque peu restés dans l’ombre (prédécesseurs, contemporains ou successeurs) comme, entre autres Youcef Oulefki, Smaïl Azikiou, Youcef Ou Kaci, Bachir Amellah, Lemsiyah, etc. Cette densification de la recherche, à partir du centre acquis, concernera aussi et nécessairement les œuvres poétiques actuelles que nous devons à la nouvelle génération de poètes et poétesses, d’auteurs compositeurs et de poètes chanteurs qui, depuis la deuxième moitié du XXe siècle, ont su faire montre d’innovation dans cette voie de la modernité initiée par Si Mohand U M’Hand, l’atypique ciseleur des mots ayant engendré de dignes héritiers tels que Si El Hocine Ouarab, Moh Ya, Si Mohamed Belhanafi et Ben Mohamed.
Association Culturelle des Activités de Jeunes "Cheikh Belhaddad" 
