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Vendredi 24 Février 2006


Portrait de Mouloud Mammeri

Introduction.

Mouloud Mammeri est considéré, à juste titre, comme l'un des plus grands écrivains de culture amazighe du vingtième siècle. Son oeuvre est multiforme : grand érudit de la langue tamazight, il laisse des précis de grammaire, de nombreux articles mais il est aussi un remarquable romancier. En outre, son engagement social pour la cause amazighe est exemplaire.
Cette page se veut une modeste introduction à son oeuvre et une invitation à la lecture de sas oeuvres.

Biographie.

Mouloud Mammeri (son nom en langue tamazight est Lmulud ath M'ammar)  est né le 28 décembre 1917 à Touarit Mimoun (Twarit Mimun). Il passe son enfance dans ce village de Kabylie. Son père, Salem Aït Mammer est un amusnaw (sage kabyle, qui pratique tamousni, l'ancienne sagesse). Mouloud Mammeri garde des contacts intellectuels étroit avec lui, jusqu'à sa mort en 1972 ainsi qu'avec Sidi Lounas Aït Sidi Ali-ou-Yahia. Ce dernier, mort en 1970, est aussi un amusnaw qui était le disciple du père de Mouloud Mammeri. On comprend pourquoi on a surnommé l'écrivain Dda Lmulud : Dda (ou Dada) signifie en tamazigh "sage". Il a obtenu sa sagesse dans la tradition encore préservée.

Il fait ses études primaires à l'école communale de son village. En 1928, à l'âge de onze ans, il se rend chez son oncle et suit ses études secondaires au lycée Gouraud à Rabah jusqu'en 1934. Ensuite il fréquente le Lycée Bugeaud à Alger (ce lycée est maintenant le lycée Abdelkader). Puis, il obtient une licence de lettres à la Sorbonne à Paris. Il commence à publier ses premiers articles sur la question amazighe dans la revue Aguedal. Il s'apprêtait à préparer le prestigieux concours de l'Ecole Normale quand la seconde guerre mondiale éclate.  Il est mobilisé une première fois en 1939, et affecté au neuvième régiment de tirailleurs algériens. En 1940, à la fin de la "drôle de guerre" il retourne en Algérie et s'inscrit à la Faculté de Lettres d'Alger dans le but de poursuivre ses études. Mais en 1942, il est à nouveau mobilisé, lors du déparquement américain en Algérie. Il participe à ce titre aux campagnes d'Italie, de France et d'Allemagne. En 1945, il prépare à Paris le concours au Professorat de Lettres, qu'il obtient en 1947. Il retourne en Algérie et enseigne d'abord à Médéa, puis au lycée Ben Aknoun, à Alger. Il milite alors activement contre la colonisation et pour la libération de l'Afrique du Nord. Il entre dans la guerre d'indépendance sous le pseudonyme de Si Bouakaz. En 1957, il s'engage politiquement et adhère au FLN. Entre autres, il rédige un rapport sur la question algérienne qui parvient à l'ONU et connaît un grand écho. Recherché par les autorités françaises, il doit se réfugier au Maroc. Il devient professeur au lycée Burgeaud à Fès.
En 1962, à l'indépendance de l'Algérie, il revient dans son pays natal. Il enseigne le tamazight à l'Université d'Alger. Il s'écarte ensuite du FLN, après la suppression de son poste d'enseignant.
C'est à la fin des années cinquante qu'il rencontre un jeune sociologue français alors inconnu, du nom de Pierre Bourdieu. Une amitié indéfectible se noue entre les deux hommes, qui, pendant trente ans travaillent ensemble. Cette partie de l'œuvre de Bourdieu, concernant l'ethno-sociologie est relativement peu connue du grand public, parce que dérangeante autant en France qu'en Algérie. Elle a pourtant été d'une magnifique fécondité. Mouloud Mammeri considérait Pierre Bourdieu comme un sage kabyle d'honneur. Ce qui reliait les deux hommes était sans doute autant leur curiosité intellectuelle que leur lucidité. Si Pierre Bourdieu devint un ardent défenseur de la cause amazighe, c'est entre autres grâce à Mouloud Mammeri.

De 1969 à 1978, Mouloud Mammeri est nommé directeur du CRAPE (Centre de Recherche Anthropologique Préhistorique et Ethnographique). Ce centre existait déjà du temps de la colonisation française, mais l'indépendance l'avait vidé des quelques préhistoriens français qui le composaient et était moribond. Mouloud Mammeri montre alors son dynamisme en le redressant de main de maître. Il commence par recruter de jeunes diplômés algériens qui reprennent progressivement les fouilles archéologiques. Il y développe  des recherches en ethnologie, en anthropologie et en sociologie. Surtout, ces recherches mettent à jour l'ancienne société amazighe, toujours présente en Algérie. Il finit par s'attirer des ennuis avec les autorités, qui n'acceptent pas qu'il mette en lumière la permanence d'une société rurale en opposition avec l'idéologie pan arabiste du pouvoir. Dans ces écrits Mouloud Mammeri annonce pourtant les difficultés de la mutation du monde rural, il soulève des questions sur l'enseignement, sur l'avenir économique du pays. En 1978, la sanction tombe : il est mis en retraite anticipé, et un autre directeur, qui ne fera pas date, est nommé à sa place.
En 1980 Mouloud Mammeri met toute son autorité au service de la culture amazighe. Il est l'initiateur d'une conférence sur la poésie ancienne kabyle. Cette conférence est interdite, et provoque une prise de conscience populaire. La Kabylie se révolte, et ce sera le Printemps berbère, le premier soulèvement des Kabyles depuis l'indépendance algérienne. Le pouvoir accusera alors Mouloud Mammeri de vouloir faire renaître une culture morte. Mouloud Mammeri y répondra avec son style habituel : non seulement, il finira par tenir sa conférence sur la poésie ancienne, mais il multipliera les interventions sur la vivacité de la culture amazighe.

Il
fonde en 1985 le CERAM (Centre d'Etudes et de Recherches Amazigh), et la revue Awal, avec Pierre Bourdieu  à Paris. Cette revue publie une série de textes qui sont encore pour la plupart des références sur la culture amazighe.
En 1989, Mouloud Mammeri meurt "accidentellement", le 26 février, à Aïn Defla. Sa voiture percute un arbre, dans des circonstances étranges. Cet arbre barrait bien curieusement la route et n'est sans doute pas tombé sans quelque intervention humaine.

Les oeuvres.

L'œuvre de Mouloud Mammeri est considérable. Articles dans des revues, romans,  mais aussi traités sur la langue berbère, elle touche de nombreux domaines. Les questions sociales y occupent aussi une place importante. Le savoir de Mouloud Mammeri était immense à l'instar des anciens sages imazighen (amusnaw). Mais surtout son intelligence et sa lucidité en firent un homme de génie. A coté de son immense connaissance de la culture traditionnelle, sa grande ouverture d'esprit a fait qu'il ne s'est jamais laissé enfermer dans un carcan. Si la cause amazighe est évidemment pour lui centrale, son parcours montre qu'il cherche sans cesse de nouveaux territoires pour sa pensée. Avant tout écrivain, il a également une profonde connaissance des sciences humaines occidentales, sur lesquelles il jette un regard critique. Littérature et anthropologie étaient sans doute pour lui deux modes d'expression d'une même réalité. C'est pour cette raison que l'on a dit à juste titre qu'il a opéré à une re-prise de parole des Imazighen.

Parmi ses oeuvres, nous citerons les principales :

  • La colline oubliée, Editions Plon, Prix des quatre Jurys 1952, Réédition Folio, Gallimard, 1992.

  • Le sommeil du juste, Editions Plon (non réédité à notre connaissance).

  • L'opium et le bâton, Editions Plon, 1965.  Malheureusement non réédité, l'édition d'origine  peut être trouvée grâce à des librairies sur Internet.

  • La traversée (1982). Non réédité.

L'œuvre romanesque de Mouloud Mammeri est souvent sombre, d'autant qu'elle s'inspire largement de la réalité. Mais que dire de la formidable beauté qui se dégage en même temps de son écriture ? Rarement un écrivain n'a touché autant la réalité humaine.
La colline oubliée fut un grand succès à sa sortie en 1952. Ce livre se trouve encore facilement, et est une  oeuvre remarquable. Mouloud Mammeri y décrit la vie quotidienne dans un village de Kabylie durant la seconde guerre mondiale. D'une grande beauté, mais aussi d'une terrible lucidité, il décrit le tiraillement de personnes prises dans une réalité historique complexe, marqué par l'effondrement de la société traditionnelle et d'une guerre venue de l'Occident que manifestement personne ne comprend. Mouloud Mammeri pose des interrogations de fond sur le sens des sociétés (la tradition, la religion, la culture occidentale importée), sur le comportement des humains, et notamment les rapports entre hommes et femmes. La construction du livre est également étonnante : le personnage principal meurt au milieu du récit. Il s'exprime ensuite à titre posthume. Mais nous laisserons au lecteur la découverte de la suite.
A sa sortie, ce livre jeta un trouble. En Algérie, il fut l'objet de vives critiques du mouvement nationaliste qui taxa Mouloud Mammeri d'allié de la colonisation avec des arguments ahurissants. Pour prouver son intégrité, il n'alla pas recevoir son prix et il répondit à ses détracteurs avec une grande force en démontant scrupuleusement tous leurs arguments. Il expliqua que son seul but avait été dans ce livre de montrer la réalité kabyle et il prouva que c'était justement l'expression de cette réalité qui dérangeait.

L'opium et le bâton est considéré comme le chef d'œuvre de Mouloud Mammeri. Sur la couverture de l'édition originale figure une tache rouge qui évoque le sang, et il est vrai que c'est un livre de sang. L'auteur analyse les relations humaines sous la guerre d'Algérie. Petites et grandes lâchetés, traîtrise, cruauté, mais aussi bonté, et nobles idéaux, certains éléments contradictoires pouvant cohabiter au sein d'un même personnage. Les humains sont ici dépeints dans leur complexité avec une formidable lucidité. En même temps, c'est une photographie souvent très cruelle des événements, bien que l'auteur ne s'autorise aucun débordement.
Sur bien des points ce livre est dérangeant. Il dit ce que beaucoup ne veulent pas savoir de la guerre d'Algérie, à savoir la vérité. Non, les Français n'ont pas été systématiquement mauvais,  mais les militaires se sont parfois conduits avec une barbarie inqualifiable qui rappelle les pratiques nazies. Oui, les Algériens étaient dans leur droit, mais certains ont également eu des conduites répugnantes. C'est ici un constat cru qui n'épargne pas les lâches, mais n'idéalise jamais les justes. 
La construction du roman est admirable. Plusieurs récits, dont on devine qu'ils sont tous liés, s'entrecroisent. Au fur et à mesure du livre, des relations entre eux deviennent comme un écheveau que le lecteur délie. Sans doute, la guerre d'Algérie fut-elle aussi cela : un jeu très complexe et particulièrement cruel de manipulations mortelles entre Français et fellaghas.
A notre connaissance, Le sommeil du juste et L'opium et le bâton n'ont pas été réédités en France. Il est regrettable qu'un tel écrivain ne soit pas diffusé plus amplement.
Mouloud Mammeri a écrit également des nouvelles, tel Ameur des Arcades (
Éditions Syros, La Découverte, 1991) dont on trouve une très belle édition illustrée quoique relativement coûteuse. Cette nouvelle relate l'histoire d'un orphelin, Ameur, qui se débrouille pour vivre, pas toujours très honnêtement, et est recueilli par une famille de colons français... Cette adoption est un échec, et l'on comprend très bien pourquoi à la fin... 

Concernant la langue berbère, Mouloud Mammeri a publié une grammaire berbère (Tajerrumt m Tmaziyt), un lexique franco-touarègue et un précis de grammaire du tamazight qui font autorité.

En poésie, on citera Les Isfra, transcription et traduction des  poèmes de Si Mohand-ou-Mhad, et les Poèmes kabyles anciens (Éditions Syros, La Découverte, 2001). Mouloud Mammeri s'est en effet toujours attaché à faire connaître l'ancienne poésie amazighe, dont il était un érudit et un défenseur acharné (Cf. notre partie poésie dans la page précédente).
Très attachée à la tradition, il laisse aussi deux remarquables recueils de contes kabyles : Machaho et Telem Chaho (1980)

Mercredi 22 Février 2006

Sur les traces de Cheïkh Aheddad
Par Djamel Alilat

 

 

Des hommes mais aussi des femmes qui ont marqué l’histoire de la Kabylie et de l’Algérie. Figures de la résistance contre les invasions ennemies, ils sont devenus, chacun à sa manière, des légendes vivantes dans la mémoire collective du pays.
Que reste-t-il de leur passage ? Notre reporter est parti à leur recherche.  

C’est le 8 avril 1871, à Souk El-Djemâa (Seddouk), au milieu d’une foule composée de plusieurs personnes, que Cheikh Aheddad a déclaré la guerre à l’occupant français.
Pour retrouver des bribes de la mémoire de Cheikh Aheddad, il faut aller à Seddouk Oufella, son village natal. Un petit village pittoresque accroché au flanc d’une montagne des Bibans. Beau comme une carte postale.
Cependant, derrière cette image d’Épinal se cache une réalité triste et difficilement admissible : la maison familiale de Cheikh Aheddad, qui renferme encore takhelouith n’cheikh, la cellule où il menait une vie d’ascète et dereclus, est dans un état plus que lamentable. C’est une ruine qui menace de s’écrouler d’un jour à l’autre. Et pour cause, ce site historique n’a fait l’objet d’aucune restauration, d’aucune attention. Pourtant, ce ne sont pas les visites officielles de ministres et autres grands pontes qui ont manqué en ce lieu. Dekkouche Bouzid, le gardien des lieux qui habite la moitié rénovée de la demeure depuis qu’il a épousé une descendante du cheikh, est formel : “Beaucoup de ministres et de personnalités sont venus ici, entre autres Ben Bella, Aït Ahmed, Ben Bitour, Mouloud Kassem n’Aït Belkacem et Kasdi Merbah, un mois avant sa mort. Ghozali aussi en tant que Premier ministre est venu. Il aurait donné 100 millions à la wilaya pour la réfection de la maison mais on n’a toujours pas vu la couleur de cet argent.”
La vieille maison est fissurée de toutes parts et le dernier séisme, celui de 2001 qui avait pour épicentre Beni Maouche, à quelques encablures de là, l’a encore fragilisée. Comme toutes les maisons traditionnelles kabyles, elle est pourvue d’un asqif qui abrite une porte d’entrée en bois massif qui permet d’accéder à la cour intérieure, afragg. La partie droite a été reconstruite en briques et parpaings. Une maison moderne s’y élève. Elle abrite la famille de Bouzid. La partie gauche, celle où habitait le vénérable cheikh, est demeurée telle quelle. Takhamt n’cheikh, taâricht avec, dans le toit, des trous béants qui laissent voir les nuages, et par terre quelques vieux ustensiles datant de plus d’un siècle et demi et qui collectent l’eau de pluie qui pénètre du toit abîmé. Juste à côté, une petite porte en bois s’ouvre sur takhelouith n’cheikh, sa cellule d’ascèse où il priait et méditait. Deux vieilles dames en tenue traditionnelle, qui se compose du dil et de la fouta, arrivent et s’engouffrent dans la maison en prononçant la formule d’usage rituelle : “S’awanuz à Cheikh Aheddad.”
Lorsque nous interrogeons notre hôte pour savoir si des visiteurs viennent encore en ces lieux, il répond que la fréquentation a beaucoup baissé. Avant, énormément de gens venaient faire la ziara. Principalement des malades et des impotents venus solliciter la baraka du cheikh. Aux plus atteints, on permettait de passer la nuit dans takhelouith n’cheikh. À en croire notre hôte, le lendemain, il y avait souvent des guérisons miraculeuses. Bouzid poursuit : “On ne peut plus permettre aux gens de passer la nuit ici, c’est trop dangereux. Voyez vous-même”, fait-il en désignant du doigt les fissures qui lézardent les murs. C’est dans cette petite pièce sombre que les Français l’ont arrêté en 1871. À 80 ans passés, il était pratiquement paralysé des membres inférieurs et avait beaucoup de difficultés à se mouvoir.
Son grand âge, son statut de guide spirituel de la tarika Rahmania et ses ennuis de santé ne les ont nullement empêchés de l’envoyer en prison pour le rôle éminent qu’il a joué lors de l’insurrection de 1871 à côté, bien sûr, de Hadj M’hamed El-Mokrani. Sur les murs extérieurs de la maison, Bouzid nous montre des traces de peinture bleue. Des ingénieurs sont venus ici pour étudier la meilleure manière de restaurer le site. Ils sont restés quelques semaines et ils sont partis pour ne plus jamais revenir. “On vient, on trace et on s’en va !”, se désole Bouzid. “Les autorités ne nous ont même pas donné un sac de ciment pour réparer.” Il note également que depuis les évènements de Kabylie, plus aucune visite officielle n’a été enregistrée ici. Triste époque où, dans une Algérie riche à milliards, des responsables politiques aux caisses bourrées d’argent oublient de sauvegarder la mémoire des géants qui ont façonné ce pays.
Naissance et mort d’une légende Cheikh Aheddad, guide spirituel de la confrérie Rahmania, à qui on doit en partie l’insurrection de 1871, a payé de sa vie son engagement pour son pays. À Seddouk, chef-lieu de commune, en face du siège de l’APC, une statue le représentant a été érigée sur une place publique. C’est ici, à Souk El-Djemaâ, que le 8 avril 1871, au milieu d’une foule composée de plusieurs milliers de personnes, qu’il a décrété le djihad contre l’occupant français. Après avoir dirigé la prière, il a jeté son bâton par terre et s’est écrié : “Inch Allah nous jetterons iroumyen en mer comme je jette ce bâton par terre !” Une déclaration de guerre sans équivoque. Il s’agissait bien de bouter le colonisateur hors du territoire algérien. 150 000 Kabyles se soulèvent aussitôt. C’est le début de l’insurrection. Une dame, que nous avons rencontrée un peu plus loin et qui tient à garder l’anonymat en se définissant comme une simple takhounith, nous raconte : “À l’âge de 12 ans, il a été envoyé par son père à la zaouïa de cheikh Abderrahmane à Ath Smaïl. Il emmenait sur son dos du sel des Ath Alloune pour les talebs de timaâmart. C’est cheikh Abderrahmane qui lui a donné la tarika.” Il est vrai que la direction spirituelle de la très puissante tarika Rahmania, fondée par Sidi Abderrahmane Bou Qobrin à Ath Smaïl dans la wilaya de Tizi Ouzou, a échu à Cheikh Aheddad en 1860, lorsque la zaouïa mère fut fermée par les Français après le rôle joué par son leader, El-Hadj Amar, dans le soulèvement de 1857.
Notre takhounith nous offre un portrait du cheikh et nous récite avec émotion un poème qu’un de ses aïeux a composé à la mémoire du cheikh : “Bel Haddad id yehyane eddine, ghar el havss ithgouine, ichouraâ di qsentina, ma nithni hekmenass assouguass mad rebbi yiguass, lamaâna ourfhimn ara.” Lorsqu’il a été jugé à Constantine au printemps 1873, il a été condamné à cinq ans de prison.
Au juge qui a prononcé la sentence, il a eu cette réponse restée dans la postérité : “Vous me donnez cinq années, Dieu ne m’accorde que cinq jours.” Le cinquième jour, il décède dans sa cellule. Il repose aujourd’hui au cimetière de Sidi Mabrouk où sa tombe fait encore l’objet de dévotions quotidiennes. Il y a encore quelques années, les khouan venaient à Seddouk Oufella par centaines. Ils remplissaient des cars entiers pour venir se ressourcer et honorer la mémoire du cheikh. À cause des circonstances pénibles et souvent tragiques que vit le pays ces derniers temps, le flot s’est tari. Le silence règne dans la zaouïa fermée et timaâmart, l’école coranique, fondée par le père du cheikh et qui n’est plus aujourd’hui qu’une école primaire.
Cheikh Aheddad avait deux fils qui ont tous deux encadré l’insurrection de 1871. Cheikh M’hand, ancien lieutenant de Boubeghla en 1851 et tel que le décrivent beaucoup d’historiens, était un homme profondément pieux et porté au mysticisme. Le cadet, Cheikh Aziz, a joué un plus grand rôle dans la direction de cette guerre. À son terme, tous les biens de la famille Belhaddad ont été séquestrés et les deux fils déportés en Nouvelle-Calédonie. Aziz ne reverra jamais son pays.

 

Après quelques années dans ces îles perdues du Pacifique, Aziz Aheddad, matricule numéro 2937, s’évade vers l’Australie en 1881. Ce sera la première évasion d’un insurgé d’Algérie, suivie d’autres un peu plus tard.

 

L’ombre immense de cheikh Aheddad a quelque peu caché celle de ses fils qui ont également joué un grand rôle dans l’insurrection de 1871. Spécialement Aziz, le cadet, dont on dit qu’il maniait aussi bien le verbe que les armes et qu’il était destiné à prendre la succession de son père. Tous les historiens qui se sont penchés sur l’insurrection menée par les Belhaddad et les Mokrani sont unanimes sur le fait que c’est l’impétueux Aziz qui a persuadé son père de lever l’étendard de la révolte. La guerre déclarée, cheikh Aziz regroupe les hommes prêts au combat et divise son armée en deux groupes de 5 000 hommes chacun. Il prend aussitôt la direction de l’un des deux groupes et le commandement des archs de la rive droite de Oued Sahel-Assif Aâbbès. Au bout de péripéties sur lesquelles nous n’allons pas nous étendre, Aziz dépose les armes vers le 30 juin 1871. Son frère cheikh Mhand l’imitera quelques jours plus tard.
Toute la famille est arrêtée et emprisonnée. Tous ses biens sont mis sous séquestre. À Constantine au printemps 1873, au procès des insurgés, Aziz présente un mémoire d’une centaine de pages qu’il adresse à ses juges pour sa défense. Il écrit : “Quant à la prison, à l’opprobre, à la mort, à la spoliation, à l’incendie et aux coups, tout cela ne ramène pas les gens à l’obéissance…” Il sera reconnu coupable et condamné à mort comme beaucoup d’autres chefs, tels que Boumezrag El-Mokrani qui avait pris le leadership de la lutte lorsque son frère le bachagha El-Mokrani est tué au combat le 5 mai 1871 à Oued Soufflat près de Bouira. Étant membre de la Légion d’honneur comme pour beaucoup d’autres co-inculpés, la condamnation à mort de Aziz sera commuée en déportation en Nouvelle-Calédonie.
Les prisonniers sont tout d’abord envoyés à Toulon et à Brest avant d’être expédiés en Nouvelle-Calédonie. Enchaînés, enferrés, affamés et continuellement malades, ils subissent une interminable traversée de Brest à Nouméa qui dure cinq longs mois. À cause des conditions de vie et d’hygiène, certains y laisseront la vie. Lorsqu’ils débarquent, enfin, les survivants ne quittent l’enfer sur mer que pour le retrouver sur terre. Leurs conditions d’exil et de détention ne s’amélioreront que petit à petit, mais ils garderont toujours la nostalgie de leur pays et de leurs familles, pour de plus amples informations, voir l’excellent livre de Mehdi Lalloui Les Kabyles du Pacifique). Après quelques années dans ces îles perdues du Pacifique, Aziz Aheddad, matricule numéro 2937, s’évade vers l’Australie en 1881. Ce sera la première évasion d’un insurgé d’Algérie, suivie d’autres un peu plus tard.
Il voyage sur de petites barques d’île en île “[…] à travers une mer affreuse […]” et arrive en Nouvelle-Zélande. De là, il s’embarque vers l’Australie et se débrouille comme il peut avec les quelques mots d’anglais qu’il apprit auprès de ses amis, les communards français, compagnons d’infortune, déportés comme lui après une insurrection réprimée dans le sang. De Sydney, Aziz s’embarque pour l’Égypte.
Le consul de France à Suez charge ses espions de lui signaler l’éventuel passage de Aziz Ben Cheikh El-Haddad. En vain. Sa présence sur le sol égyptien n’est signalée que deux mois plus tard. Il était caché sous un faux nom et se faisait appeler El-Tahar Ben Hassan. Le 5 août 1881, il part pour La Mecque pour accomplir le pèlerinage. Il s’installe là-bas, se remarie et tente de refaire sa vie. Entre-temps, l’amnistie pour les insurgés de 1871 est enfin acquise mais les autorités françaises ne veulent toujours pas entendre parler de son retour en Algérie. Aziz est jugé… l’un des chefs les plus dangereux et il faut le maintenir éloigné du pays. “Si Aziz ne doit pas rentrer en Kabylie. J’estime qu’il y a lieu de l’inviter à se rendre en Tunisie, sinon je lui indiquerai la région dans laquelle je l’autoriserais à résider en Algérie”, écrit le gouverneur général de l’Algérie. Le 22 août 1895, à l’âge de 55 ans, Aziz Aheddad décède à Paris. Venu de Djeddah au mois de juin réclamer la restitution des terres de sa famille, il s’éteignit au domicile de son ami et compagnon de déportation, le communard Eugène Mourot. Ses amis se cotisèrent pour rapatrier la dépouille en Algérie.
La dame que nous avons rencontrée à Seddouk Oufella a, cependant, une autre version : “À Paris, il est rentré à l’hôpital pour un simple bouton. Là, ils se sont rendu compte qu’il s’agissait de cheikh Aziz Belheddad et ils l’ont empoisonné. Non, il n’est pas mort de mort naturelle.” Elle se lamente du fait que beaucoup de souvenirs aient été perdus ou égarés comme les lettres que Aziz écrivait à sa femme en kabyle. Elles ont été empruntées par une collégienne qui a omis de les récupérer.
Notre takhounith nous raconte encore que le jour de l’arrivée de la dépouille de cheikh Aziz au port d’Alger, des milliers de personnes s’étaient massées sur les quais. Cheikh Salah, son fils, était à ses côtés. En voyant l’autorité morale dont jouissait encore Aziz au vu de l’énorme foule qui avait afflué de partout, les autorités coloniales ont eu peur d’un autre soulèvement s’il venait à être enterré chez lui à Seddouk en Kabylie où la confrérie Rahmania était toujours très puissante et le ressentiment envers les Français encore très vif. Il a alors été inhumé à Constantine aux côtés de son défunt père, au cimetière de Sidi Mabrouk. Cheikh Aziz, mort ou vivant, était un danger pour la France.

 

 

 

Mercredi 22 Février 2006



La répression de la grande insurrection de 1871
L’armée coloniale tue et déporte.

L’insurrection de 1871 constitue une nouvelle page glorieuse dans la lutte du peuple algérien pour sa liberté et sa dignité. Elle a une signification éminemment politique dans la mesure où elle se veut une riposte aux mesures injustes prises par les autorités coloniales à l’égard des Algériens et dont le décret Crémieux du 24 octobre 1870, qui déclare en bloc les juifs algériens citoyens français, a été la goutte qui a fait déborder le vase.


Ce décret vient s’ajouter aux autres lois scélérates déjà en vigueur, en particulier la loi dite Sénatus Consulte du 22 avril 1863 qui déclare : les terres collectives « arch » accessibles à la propriété individuelle au profit des colons. Cette loi sera d’ailleurs complétée par la loi Warnier du 26 juillet 1873 qui soumet le régime foncier à la loi française (4, 441). Ces lois injustes sont venues déposséder de leurs terres les fellahs algériens, déjà pénalisés par les conditions naturelles défavorables, en particulier la sécheresse de 1868 qui a fait 500 000 morts (3, 59 et 107). Avec la chute en 1870 du Second empire dirigé par Napoléon III face à l’Allemagne de Bismarck, la situation est jugée propice par les nationalistes algériens pour déclencher « la plus grande insurrection qui ait secoué l’Algérie » (3, 107). Selon Mustapha Lacheraf : « Des centaines de milliers de combattants entraînent dans le mouvement les 2/3 du pays » (idem). La grande insurrection de 1871 était d’abord dirigée par Al Hadj Mohamed Al Mokrani qui, sitôt démissionnaire de son poste de bachagha de Médjana inaugure le 15 mars 1871 l’insurrection. Quelques jours après, le 8 avril, se joindra à lui cheikh Al Haddad qui lance l’appel au djihad après la prière du vendredi à Saddouk, fort du soutien des confréries religieuses, en premier lieu celle de la Rahmania à laquelle il appartient. L’insurrection d’Al Mokrani et d’Al Haddad coïncide avec le soulèvement de la commune de Paris, noyée dans le sang par les soldats du régime chancelant de Thiers. C’est aussi par le fer et le sang que ce régime a fait face à l’insurrection de Kabylie en dépêchant comme gouverneur général l’amiral Gueydon qui acquerra la sinistre réputation de sanguinaire. Guidés par la foi et animés de courage, les combattants algériens ont mené près de 340 batailles (1, 308) dont les plus célèbres sont citées par Tahar Oussedik (6,34 et 82). Malgré leur volonté et leur bravoure, les 200 000 combattants algériens (1, 308), n’ont pu tenir devant l’armée coloniale, mieux équipée et estimée à 800 000 hommes (idem). C’est par un véritable carnage que se termine l’insurrection, faisant 60 000 morts du côté algérien, contre 20 000 du côté français (idem), soit 3 pour 1. La répression militaire est suivie d’une oppression forcenée dans le domaine foncier par la confiscation des terres appartenant aux familles d’insurgés et celles des familles manifestant la moindre sympathie avec ces derniers. En tout, plus de 2 640 000 ha sont frappés de séquestre (3, 67) et seront distribués en grande partie aux Français d’Alsace et Lorraine chassés par l’Allemagne et qui sont venus grossir les rangs des colons et se nourrir de la sueur et du sang des propriétaires algériens. A la confiscation des terres, s’ajoutent les sanctions pécuniaires, tribut de guerre estimé par T. Oussedik à 10 238 500 F en Kabylie, 1 228 620 F à Aumale et Beni Mansour, soit au total 11 467 122 F (6, 129-130). D’autres auteurs estiment le tribut plus élevé et le chiffrent à 36 000 000 F (1, 381). La répression judiciaire vient compléter la vengeance aveugle des atrocités coloniales. Une série de procès se tient dans l’Algérois et dans le Constantinois et dont le point commun est leur caractère démesuré et expéditif. Ainsi, après, au champ de bataille d’Al Mokrani, le 6 mai 1871, les chefs de l’insurrection finissent par tomber l’un après l’autre entre les mains de l’occupant. Ce sont d’abord les fils de Cheikh Al Haddad, Aziz (30 juin 1871) et son frère M’hammed (2 juillet) qui sont capturés, puis Boumezrag, le frère d’Al Haddad, qui sera arrêté à son tour, en janvier 1872. Pour faire le silence sur le fondement éminemment politique du soulèvement, les autorités coloniales ont tout fait pour réduire les faits à de banals actes de vol, de vandalisme et de pillage relevant du droit commun. Aussi, les accusés comparaissent-ils devant la cour d’assises siégeant à Constantine, Blida et Alger. Dans son ouvrage consacré à l’événement, appelé d’ailleurs 1871, Tahar Oussedik nous fournit d’intéressantes précisions sur les chefs de l’insurrection jugés par chacune des juridictions évoquées. Ainsi, la cour d’assises de Blida a jugé Si Ameziane Oukezouz et Si Mohand Oubraham qu’elle a condamnés à la déportation. De son côté, la cour d’assises d’Alger s’est occupée des Ouled Mahieddine de Taouarga, du Cheikh Al Djaâdi et d’Al Hadj Mohand Ould Hadj Belkacem qu’elle a condamné à la réclusion à vie. Quant à la cour d’assises de Constantine, c’est devant elle que se sont déroulés les procès les plus retentissants avec le jugement des grands chefs de l’insurrection, à leur tête Boumezrag, Cheikh Al Haddad et ses deux fils Aziz et M’hand. Les procès de Constantine sont les mieux connus pour être couverts par les observateurs et les plus évoqués par les chercheurs. Parmi ces derniers, Mehdi Lallaoui se distingue par son ouvrage édité en première édition en 1994 par Au nom de la mémoire sous le titre Algériens du Pacifique - Les déportés de Nouvelle-Calédonie, et en deuxième édition par la maison Zyrâb (Alger) en 2001. En fait, c’est un travail collectif auquel ont participé chercheurs, enquêteurs, photographes, correcteurs et techniciens en photographie. Publié sous son nom, l’ouvrage de Lallaoui nous fournit d’intéressantes informations sur le procès de Constantine. Avant d’être traduits devant la cour d’assises de Constantine, les inculpés ont fait l’objet d’une information judiciaire instruite par les cabinets d’instruction de Constantine, Sétif, Philippeville et Alger. Puis, dans un souci de regroupement, il y a eu dessaisissement au profit du juge d’instruction de Sétif. C’est ainsi que le 21 septembre 1872, la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Constantine rend son arrêt de renvoi devant la cour d’assises de cette ville. Selon l’acte d’accusation notifié en septembre et en décembre de la même année, les insurgés sont accusés « d’avoir pris part, à des degrés divers, à des actes d’insurrection, exécutés de concert, en diverses localités des provinces d’Alger et de Constantine », (5,34). La cour d’assises de Constantine a siégé en trois sessions, l’une ordinaire, marquant l’ouverture des procès le 10 mars 1873, les deux autres extraordinaires se tenant les 31 mars et 28 avril 1873. La cour d’assises est composée de 12 jurés, aux termes de l’article 394 du code d’instruction criminelle (8, 80). Ce sont tous des colons. Colons aussi sont les témoins au nombre de 600, venus charger les accusés en fermant les yeux sur les terribles vengeances et exactions subies par les Algériens depuis deux ans. Depuis le début des hostilités, 60 000 Algériens ont péri, soit trois fois plus le nombre de Français tués. Malheureusement, le bilan des pertes algériennes en vies humaines ne cesse de s’alourdir depuis la fin de l’insurrection, pratiquement en juillet 1871. Cela explique la politique de la terre brûlée menée par les autorités coloniales qui ont recours à la liquidation physique pratiquée de sang-froid dans les douars et mechtas. La particularité des procès de Constantine est la répartition des accusés en 10 groupes dont chacun correspond à une région donnée comme l’indique la liste donnée par Mehdi Lallaoui (5, 36) : 1er groupe : Bordj Bou Arréridj

2e groupe : Boumezrag Mokrani (« un groupe à lui tout seul ! », s’exclame Mehdi Lallaoui)

3e groupe : La Hodna

4e groupe : Les Righas

5e groupe : Le cercle de Bougie

6e groupe : Djidjelli, Collo, El Milia et Mila

7e groupe : Ouled Aziz (subdivision d’Aumale)

8e groupe : Tizi Ouzou

9e groupe : Draâ El Mizizan

10e groupe : Cercle de Bougie

(2e section). L’établissement de ces groupes traduit sans doute le souhait de l’état-major français d’émietter les faits dans le but de leur ôter le caractère politique qu’ils méritent et de les présenter sous l’aspect banal de crimes et de délits de droit commun se ramenant au vol, pillage et meurtre. Un historien militaire, le commandant Louis Rinn, reconnaît ce traitement sélectif et écrit : « Le seul procédé pratique pour obtenir sur le jury une impression défavorable aux accusés était de les présenter comme des malfaiteurs ordinaires, chefs ou complices des assassins, incendiaires, pillards et voleurs qui se rencontrent partout à la remorque des insurrections. » C’est ce qu’a fait le parquet général. Parmi les dizaines de milliers de combattants, il a fait le choix de quelques centaines d’individus qu’il a poursuivis pour en faire un exemple. Puis, il s’est attaché à présenter les faits de 1871 comme une série d’actes de droit commun soumis à des jurys différents en plusieurs sessions d’assises (5, 37). Un comportement révélateur de la psychologie du procès. Cette conception est contestée par la défense qui s’élève contre la disjonction des dossiers et réclame, en vain, le jugement en même temps des chefs de l’insurrection. Les avocats, tous métropolitains, défendent « avec panache et honnêteté leurs clients », selon l’expression de Mehdi Lallaoui (idem). Ils invoquent la suspicion légitime pour faire juger les accusés devant des cours d’assises de métropole. Ils ne manquent pas d’affirmer le caractère politique du soulèvement et, par conséquent, du procès, comme le souligne Me Lacet à l’audience du 10 mars 1873 : « L’insurrection n’est pas une série de crimes de droit commun ni une série d’actes dus au hasard, c’est un grand fait politique longtemps concerté et dont les causes s’enchaînent les unes aux autres. C’est un de ces évènements sur lesquels nous aurions désiré une enquête parlementaire. Aujourd’hui tous ces faits semblent devoir disparaître. Au point de vue politique, on dissèque cette affaire, on veut la tronquer. Comment peut-on classer les responsabilités des accusés si on ne connaît pas les mobiles qui ont dirigé leur volonté ? Qui ne connaît la sujétion des indigènes à leurs chefs ? ... » (idem). Un autre avocat, Me Jules Vabre, dénonce « l’arbitraire qui avait présidé au hasard de l’accusation » et situe la finalité de la loi qui, dit-il, « est une pour tous et la justice n’a pas le droit de choisir entre les coupables, sinon elle n’est plus la justice » (Idem). Le procès de la première session est marqué par la présentation, par Aziz Ben Cheikh Al Haddad, d’un mémoire dont voici un extrait cité par Mehdi Lallaoui : « Quant à la prison, à l’opprobre, à la mort, à la spoliation, à l’incendie et aux coups, tout cela ne ramène pas les gens à l’obéissance : peut-être même ces choses augmentent-elles dans le cœur des gens et de leur suite, la haine et l’inimité contre le gouvernement. Personne, du reste, ne peut être satisfait du trépas de son frère, de son père ou de son fils. Quant à ceux que l’on retient loin de leur patrie, le cœur de leurs proches meurt d’angoisse pour eux à cause de la longueur de la séparation. On finit par les croire morts, car on ne peut s’occuper autant des absents que de ceux qui sont présents. Or, en l’année 1871, combien de gens se trouvaient en prison ou en gage entre les mains du gouvernement pour fait de révolte s’étant produit dans les années antérieures, dont les tribus, les parents et les frères semblaient ne pas s’occuper ? Et qui sait, si le plus grand nombre de tribus insurgées dans l’année 1871 ne se composaient pas de parents et de gens détenus en prison, qui se seraient révoltées contre le gouvernement avec réflexion exclusivement à tous les autres, parce que leur cœur était déchiré de ce que leurs frères étaient en prison ou avaient été mis à mort. Et alors même que la prison eut été au loin, les tribus de ces gens détenus en France ont peut-être été les premières à se lancer dans la révolte contre le gouvernement, dans l’espoir de délivrer leurs frères, leurs proches et leurs fils » (5, 39). Le mémoire de Aziz Ben Cheikh Al Haddad est un document de 100 pages ainsi préfacé par son avocat, Me Léon Séror : « Que n’a-t-on pas dit et que n’avons-nous le droit de dire contre les bureaux arabes et leurs officiers ? En ne disant toutefois que ce que nous savons, que ce qu’on nous a révélé, en dernier lieu, l’étude consciencieuse de tous ces dossiers, nous aurons peut-être assez fait pour saper l’édifice de ces “Templiers des temps modernes”. Espérons que ce procès sera le coup de grâce pour cette administration » (5, 38). Les peines prononcées dans les différentes phases des procès sont lourdes dans la mesure où la plupart des accusés sont condamnés à mort et la peine est exécutée pour bon nombre d’entre eux. Les autres ont vu leur peine commuée en détention à vie avec déportation comme Cheikh Al Haddad et son fils Aziz eu égard à leur rang : ils sont médaillés de la Légion d’honneur. A ce titre, le régime de Thiers qui a réprimé au même moment le soulèvement de la commune de Paris, a traité différemment l’insurrection algérienne en la traitant d’actes relevant du droit commun, alors qu’il a attribué le caractère politique à l’action des insurgés communards. Deux poids et deux mesures. Chronologiquement, la condamnation de Boumezrag, le frère d’Al Mokrani est antérieure à celle des Al Haddad. Elle date du 26 mars 1873. Agé et épuisé suite à sa retraite, Boumezrag est capturé, jugé et condamné à mort, mais verra sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité et sera déporté en Nouvelle-Calédonie en compagnie du Caïd Ali, Mohamed Amokrane Oukaci et Si Mohamed Oukaci Ousahnoune. Quant à Cheikh Al Haddad et ses enfants Aziz et M’hand, ils seront condamnés le 19 avril 1873, le premier à cinq ans de détention, les deux derniers à la détention à perpétuité dans une enceinte fortifiée et seront déportés comme Boumezrag en Nouvelle-Calédonie en application de la loi du 23 mars 1872 (art. 2 et 3) qui fixe les lieux de déportation que sont : la presqu’île de Ducos, l’île des Pins et l’île Maré (8, 700) et la loi du 25 mars 1873 qui règle les conditions de déportation dans cet archipel (op. cit). Le moment fort du procès de Cheikh Al Haddad se situe au moment où le président de la cour prononce le verdict : 5 ans de détention, ce à quoi le vénéré cheikh qui vient à peine de dépasser la quatre-vingtaine lui lance cette appréciation devenue célèbre : « Vous me donnez cinq ans, Dieu ne m’accorde que cinq jours » (10, 9). Il mourra le cinquième jour dans sa cellule et sera enterré au cimetière de Sidi Mebrouk de Constantine, contrairement à son vœu d’être enterré à Seddouk. Même mort, Al Haddad fait peur à la France. Boumezrag, Aziz et M’hand Al Haddad figurent parmi les quelque 500 Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie. Ils sont embarqués le 10 mars 1873 à bord des vaisseaux Calvados et de La Loire du port de Brest, en Bretagne. Après cinq mois de navigation, ils arrivent à Nouméa, la capitale de la Nouvelle-Calédonie, le 17 septembre de la même année. Des dizaines d’entre eux sont morts au cours du voyage, faute de nourriture et de soins. Ceux qui restent en vie arrivent dans un état piteux. Dans leur nouvelle terre d’asile, les déportés algériens retrouvent les insurgés de la Commune, eux aussi réprimés dans le sang. Ils partagent tous la côte ouest de l’île des Pins, avec ce détail révélateur que les Algériens occupent le 5e lot, le moins fertile comparativement aux autres lots. Drôle d’humanité ! Il y a discrimination même dans le malheur. Le régime des déportés est des plus durs. Leurs bourreaux excellent dans l’art de l’asservissement et l’humiliation. En plus des contraintes physiques qu’ils font subir aux déportés par le travail quotidien intense, ils se réjouissent de servir aux prisonniers enchaînés par la « barre de la justice » la soupe dans les souliers ! Ce n’est là qu’une forme de brimades parmi tant d’autres infligées aux pauvres prisonniers sans défense, déjà fragilisés par leur séparation des leurs. Après six années de vie pénible en terre étrangère, apparaît une lueur d’espoir avec la Loi d’amnistie partielle du 11 juillet 1880. Alors que les déportés communards vidaient l’île pour rejoindre les leurs, bénéficiant de cette amnistie, les déportés algériens se voient exclus de cette mesure et ce, au mépris des dispositions claires de l’article 1er de la loi 1879 qui dispose : « L’amnistie est accordée à tous les condamnés pour faits relatifs aux insurrections de 1871 et à tous les condamnés pour crimes et délits relatifs à des faits politiques. » Malgré les termes clairs de la loi, les autorités de Nouméa rejettent la protestation des Algériens, arguant que seuls « les faits insurrectionnels survenus sur le territoire métropolitain » (5, 94) obéissent à la loi d’amnistie. Voilà une manière bien singulière d’interpréter la loi par ceux-là mêmes qui s’estiment investis d’une mission civilisatrice au profit des peuples qu’ils appellent « indigènes ». Las d’attendre et d’entendre les mêmes réponses méprisantes et affligeantes, certains déportés algériens ne tardent pas à mettre en œuvre un plan d’évasion dont le mieux réussi est celui de Aziz Ben cheikh Al Haddad. Quittant l’île des Pins en 1881, Aziz réussit à l’aide de petites embarcations à rejoindre la Nouvelle-Zélande puis Sidney, en Australie, avant d’arriver au Hedjaz, par le canal de Suez, où il s’installe quelque temps sous un faux nom pour échapper aux espions français lancés à ses trousses depuis qu’est signalé son passage par le canal. Durant son séjour assez long (15 ans) au Hedjaz, Aziz se serait marié et s’occupe à prendre en charge les pèlerins du Maghreb. En février 1895, le consul français à Djeddah fait en sa faveur une intervention auprès du ministre des Affaires étrangères. Véritable plaidoirie en faveur de l’amnistie, la lettre du consul est transmise avec son avis par le chef de la diplomatie française en février et en mars de la même année au garde des Sceaux, suite à la réponse négative du gouverneur général d’Algérie Cambon qui n’a pas trouvé mieux que de contourner la loi d’amnistie en invoquant des mesures coercitives du code de l’indigénat pourtant bien postérieur aux faits. C’est là, encore une fois, une entorse à la loi traduite par l’atteinte au principe de la non-rétroactivité des lois. Le gouverneur général croit faire une faveur à Aziz en lui proposant un exil en Tunisie ou même en Algérie, mais dans une région autre que la Kabylie. Une entorse à la loi pénale dans la mesure où l’interdiction de séjour est une peine complémentaire qui ne peut être inffligée que par la justice en présence d’une peine principale. Voilà comment sont piétinées les lois sous la IIIe République. A mi-chemin entre la terre de ses ancêtres et le bagne de Nouvelle-Calédonie où il est censé être jusqu’à nouvel ordre, Aziz Al Haddad poursuit son combat pour l’amnistie, aidé dans ce but par son ex-compagnon en déportation, le communard Rochefort, évadé lui aussi de la forteresse et bénéficiant ultérieurement de l’amnistie 1880. Il lui consacre de nombreuses colonnes dans son journal L’intransigeant. Un rassemblement de 1800 communards s’est tenu sous son égide à Vaugirard (Paris) pour soutenir l’amnistie des insurgés algériens. La campagne en faveur de ces derniers se poursuit et, en 1884, une pétition est déposée à la Chambre des députés par les déportés algériens. Malgré l’avis favorable de la commission chargée de l’examen de la demande, le ministre de la Guerre, par dépêche arrivée à Nouméa en mars 1885, se montre évasif et soumet le bénéfice de l’amnistie à de nouvelles mesures restrictives. Décidément, l’exécutif français est passé maître dans l’art de piétiner les lois. Rechefort revient en janvier 1886 à la charge en déposant à la chambre une proposition de loi à caractère urgent tendant à déclarer amnistiés les faits qualifiés : crimes ou délits politiques, délits de presse, de réunion et délits électoraux. Le texte étend l’amnistie aux « Arabes condamnés pour les insurrections de 1865 (Les Ouled Sidi Cheikh), NDA / de 1871 et 1880 (insurrection du Sud oranais, NDA). Au vote, cette proposition de loi est rejetée à cause du refus des députés d’Alger et de l’attitude d’atermoiement du gouvernement qui se montre fort indécis, voire non intéressé par la mesure à prendre face au problème des déportés algériens détenus pourtant arbitrairement jusque-là. En réaction à ce vote, Rochefort démissionne de son poste de député. « J’avais, dit-il, espéré que l’amnistie s’étendrait aux malheureux qui expient à cette heure les fautes des autres dans les prisons et bagnes métropolitains. » (5,110). La même année (1886), les déportés algériens écrivent au président de la République Jules Grévy. Saisies, les autorités pénitentiaires tergiversent, invoquent la raison d’Etat. A cette allure, tout laisse croire qu’il y a un Etat dans un Etat. Le nouveau projet de la loi d’amnistie est déposé en juillet 1889 au parlement. Clair dans ses dispositions, le texte parle de mise en liberté des détenus algériens « pour faits se rapportant à l’insurrection de 1871 ». Le 12 juillet, le parlement adopte le projet de loi, mais le Sénat le rejette le 15 du même mois. Ainsi, les détenus algériens qui sont retenus malgré eux en Nouvelle-Calédonie se voient contraints par la force des choses à occuper la place des communards libérés et semblent résignés à vivre dans un pays lointain qui n’est pas le leur. La plupart, comme Boumezrag Al Mokrani, se spécialisent dans le transport pour leurs connaissances équestres. Ce n’est qu’en 1895, soit 15 ans après la loi d’amnistie de 1880, que l’amnistie est enfin reconnue et la résidence obligatoire levée. Cela se fera sous le mandat du président Félix Faure. Cependant, la loi, encore une fois, n’est pas appliquée d’une manière impartiale puisqu’elle exclut Boumezrag, toujours captif, et deux autres insurgés en fuite. Cette mesure d’amnistie est le fruit de la lutte menée par Me Le Hennaf pour faire bénéficier les insurgés algériens de la loi d’amnistie de 1880. Dans sa plainte contre la direction pénitentiaire de la Novuelle-Calédonie, un document de 52 pages, l’avocat parisien établit en 1892 que « c’est arbitrairement et sans droit que furent rendus par la force en Novuelle-Calédonie les insurgés » (5,115) et qu’ils doivent bénéficier de l’amnistie de juillet 1880 « si le droit était appliqué » (idem). En application à cette amnistie tardive, « une poignée de déportés », comme l’écrit Mehdi Lallaoui (idem), s’embarquent de Nouméa le 22 août 1895, à l’exclusion, hélas de Boumezrag, rappelons-le. Le destin veut que ce même jour s’éteint à Paris Aziz Ben Cheikh Al Haddad à l’âge de 55 ans. Venu de Djeddah en juin pour plaider la restitution des terres de la famille Al Haddad auprès des autorités de Paris, il trouve refuge chez le commandant Eugène Mourot, son ex-compagnon de déportation, dans l’actuel boulevard Vaugirard, dans le XIe arrondissement. Certains auteurs (1,205) trouvent sa mort suspecte et affirment que, admis dans un hôpital parisien pour soigner un furoncle au visage, Aziz serait repéré et liquidé. Quant à Al Mokrani, malgré le succès de son entreprise de transport, il n’a pas renoncé à sa volonté de rentrer au pays. Chaque année, il renouvelle ses demandes aux autorités qui les rejettent, voyant en lui, même après 30 années de déportation, un danger potentiel s’il rentre en Algérie. Ce n’est enfin que le 23 janvier 1904, soit 24 ans après l’amnistie de 1880 qui devait lui être appliquée, que le président de la République Emile Loubet signe un décret de grâce mettant fin à la déportation de Boumezrag. Ce dernier arrive à Marseille le 2 juillet 1904 et le 21 du même mois, il adresse une lettre à Louis Vossion dans laquelle il décrit sa grande émotion en retrouvant le pays. Boumezrag est resté une année entre les siens avant de rendre l’âme en juillet 1905 à l’âge de 76 ans. Les procès des insurgés de 1871 sont riches en enseignements. Ils constituent d’abord le modèle des procès collectifs et expéditifs où se perd le principe de la personnalité, de l’infraction et de la peine consacré aussi bien en droit interne (procédure pénale) qu’en droit international (déclaration universelle des droits de l’homme et traités et conventions subséquents). Ce sont ensuite des procès qui ouvrent la voie à l’arbitraire dans le mesure où les lois venues améliorer le sort des condamnés sont tenues en échec par les différents échelons de l’exécutif censé appliquer ces lois au lieu de se substituer à elles et leur donner une interprétation tendancieuse au gré des caprices du régime. Ce sont enfin des procès qui reposent sur une série d’injustices et d’irrégularités graves, propres à tout régime impérialiste et sanguinaire qui ne survit que par le feu et le sang. Ils mettent en relief le visage hideux du colonialisme qui fait du droit deux lectures et qui ne recule devant rien pour assouvir ses appétits, quitte à traiter les nations opprimées en tant qu’humanité de seconde zone qu’il est en droit d’asservir et d’avilir.

Cet article est dédié aux descendants des déportés algériens en Nouvelle-Calédonie en visite dans notre pays.

 

 

Mercredi 22 Février 2006


La répression de la grande insurrection de 1871

L?armée coloniale tue et déporte 



L?insurrection de 1871 constitue une nouvelle page glorieuse dans la lutte du peuple algérien pour sa liberté et sa dignité. Elle a une signification éminemment politique dans la mesure où elle se veut une riposte aux mesures injustes prises par les autorités coloniales à l?égard des Algériens et dont le décret Crémieux du 24 octobre 1870, qui déclare en bloc les juifs algériens citoyens français, a été la goutte qui a fait déborder le vase.


Ce décret vient s?ajouter aux autres lois scélérates déjà en vigueur, en particulier la loi dite Sénatus Consulte du 22 avril 1863 qui déclare : les terres collectives « arch » accessibles à la propriété individuelle au profit des colons. Cette loi sera d?ailleurs complétée par la loi Warnier du 26 juillet 1873 qui soumet le régime foncier à la loi française (4, 441). Ces lois injustes sont venues déposséder de leurs terres les fellahs algériens, déjà pénalisés par les conditions naturelles défavorables, en particulier la sécheresse de 1868 qui a fait 500 000 morts (3, 59 et 107). Avec la chute en 1870 du Second empire dirigé par Napoléon III face à l?Allemagne de Bismarck, la situation est jugée propice par les nationalistes algériens pour déclencher « la plus grande insurrection qui ait secoué l?Algérie » (3, 107). Selon Mustapha Lacheraf : « Des centaines de milliers de combattants entraînent dans le mouvement les 2/3 du pays » (idem). La grande insurrection de 1871 était d?abord dirigée par Al Hadj Mohamed Al Mokrani qui, sitôt démissionnaire de son poste de bachagha de Médjana inaugure le 15 mars 1871 l?insurrection. Quelques jours après, le 8 avril, se joindra à lui cheikh Al Haddad qui lance l?appel au djihad après la prière du vendredi à Saddouk, fort du soutien des confréries religieuses, en premier lieu celle de la Rahmania à laquelle il appartient. L?insurrection d?Al Mokrani et d?Al Haddad coïncide avec le soulèvement de la commune de Paris, noyée dans le sang par les soldats du régime chancelant de Thiers. C?est aussi par le fer et le sang que ce régime a fait face à l?insurrection de Kabylie en dépêchant comme gouverneur général l?amiral Gueydon qui acquerra la sinistre réputation de sanguinaire. Guidés par la foi et animés de courage, les combattants algériens ont mené près de 340 batailles (1, 308) dont les plus célèbres sont citées par Tahar Oussedik (6,34 et 82). Malgré leur volonté et leur bravoure, les 200 000 combattants algériens (1, 308), n?ont pu tenir devant l?armée coloniale, mieux équipée et estimée à 800 000 hommes (idem). C?est par un véritable carnage que se termine l?insurrection, faisant 60 000 morts du côté algérien, contre 20 000 du côté français (idem), soit 3 pour 1. La répression militaire est suivie d?une oppression forcenée dans le domaine foncier par la confiscation des terres appartenant aux familles d?insurgés et celles des familles manifestant la moindre sympathie avec ces derniers. En tout, plus de 2 640 000 ha sont frappés de séquestre (3, 67) et seront distribués en grande partie aux Français d?Alsace et Lorraine chassés par l?Allemagne et qui sont venus grossir les rangs des colons et se nourrir de la sueur et du sang des propriétaires algériens. A la confiscation des terres, s?ajoutent les sanctions pécuniaires, tribut de guerre estimé par T. Oussedik à 10 238 500 F en Kabylie, 1 228 620 F à Aumale et Beni Mansour, soit au total 11 467 122 F (6, 129-130). D?autres auteurs estiment le tribut plus élevé et le chiffrent à 36 000 000 F (1, 381). La répression judiciaire vient compléter la vengeance aveugle des atrocités coloniales. Une série de procès se tient dans l?Algérois et dans le Constantinois et dont le point commun est leur caractère démesuré et expéditif. Ainsi, après, au champ de bataille d?Al Mokrani, le 6 mai 1871, les chefs de l?insurrection finissent par tomber l?un après l?autre entre les mains de l?occupant. Ce sont d?abord les fils de Cheikh Al Haddad, Aziz (30 juin 1871) et son frère M?hammed (2 juillet) qui sont capturés, puis Boumezrag, le frère d?Al Haddad, qui sera arrêté à son tour, en janvier 1872. Pour faire le silence sur le fondement éminemment politique du soulèvement, les autorités coloniales ont tout fait pour réduire les faits à de banals actes de vol, de vandalisme et de pillage relevant du droit commun. Aussi, les accusés comparaissent-ils devant la cour d?assises siégeant à Constantine, Blida et Alger. Dans son ouvrage consacré à l?événement, appelé d?ailleurs 1871, Tahar Oussedik nous fournit d?intéressantes précisions sur les chefs de l?insurrection jugés par chacune des juridictions évoquées. Ainsi, la cour d?assises de Blida a jugé Si Ameziane Oukezouz et Si Mohand Oubraham qu?elle a condamnés à la déportation. De son côté, la cour d?assises d?Alger s?est occupée des Ouled Mahieddine de Taouarga, du Cheikh Al Djaâdi et d?Al Hadj Mohand Ould Hadj Belkacem qu?elle a condamné à la réclusion à vie. Quant à la cour d?assises de Constantine, c?est devant elle que se sont déroulés les procès les plus retentissants avec le jugement des grands chefs de l?insurrection, à leur tête Boumezrag, Cheikh Al Haddad et ses deux fils Aziz et M?hand. Les procès de Constantine sont les mieux connus pour être couverts par les observateurs et les plus évoqués par les chercheurs. Parmi ces derniers, Mehdi Lallaoui se distingue par son ouvrage édité en première édition en 1994 par Au nom de la mémoire sous le titre Algériens du Pacifique - Les déportés de Nouvelle-Calédonie, et en deuxième édition par la maison Zyrâb (Alger) en 2001. En fait, c?est un travail collectif auquel ont participé chercheurs, enquêteurs, photographes, correcteurs et techniciens en photographie. Publié sous son nom, l?ouvrage de Lallaoui nous fournit d?intéressantes informations sur le procès de Constantine. Avant d?être traduits devant la cour d?assises de Constantine, les inculpés ont fait l?objet d?une information judiciaire instruite par les cabinets d?instruction de Constantine, Sétif, Philippeville et Alger. Puis, dans un souci de regroupement, il y a eu dessaisissement au profit du juge d?instruction de Sétif. C?est ainsi que le 21 septembre 1872, la chambre des mises en accusation de la cour d?appel de Constantine rend son arrêt de renvoi devant la cour d?assises de cette ville. Selon l?acte d?accusation notifié en septembre et en décembre de la même année, les insurgés sont accusés « d?avoir pris part, à des degrés divers, à des actes d?insurrection, exécutés de concert, en diverses localités des provinces d?Alger et de Constantine », (5,34). La cour d?assises de Constantine a siégé en trois sessions, l?une ordinaire, marquant l?ouverture des procès le 10 mars 1873, les deux autres extraordinaires se tenant les 31 mars et 28 avril 1873. La cour d?assises est composée de 12 jurés, aux termes de l?article 394 du code d?instruction criminelle (8, 80). Ce sont tous des colons. Colons aussi sont les témoins au nombre de 600, venus charger les accusés en fermant les yeux sur les terribles vengeances et exactions subies par les Algériens depuis deux ans. Depuis le début des hostilités, 60 000 Algériens ont péri, soit trois fois plus le nombre de Français tués. Malheureusement, le bilan des pertes algériennes en vies humaines ne cesse de s?alourdir depuis la fin de l?insurrection, pratiquement en juillet 1871. Cela explique la politique de la terre brûlée menée par les autorités coloniales qui ont recours à la liquidation physique pratiquée de sang-froid dans les douars et mechtas. La particularité des procès de Constantine est la répartition des accusés en 10 groupes dont chacun correspond à une région donnée comme l?indique la liste donnée par Mehdi Lallaoui (5, 36) :

1er groupe : Bordj Bou Arréridj

2e groupe : Boumezrag Mokrani (« un groupe à lui tout seul ! », s?exclame Mehdi Lallaoui)

3e groupe : La Hodna

4e groupe : Les Righas

5e groupe : Le cercle de Bougie

6e groupe : Djidjelli, Collo, El Milia et Mila

7e groupe : Ouled Aziz (subdivision d?Aumale)

8e groupe : Tizi Ouzou

9e groupe : Draâ El Mizizan

10e groupe : Cercle de Bougie

(2e section). L?établissement de ces groupes traduit sans doute le souhait de l?état-major français d?émietter les faits dans le but de leur ôter le caractère politique qu?ils méritent et de les présenter sous l?aspect banal de crimes et de délits de droit commun se ramenant au vol, pillage et meurtre. Un historien militaire, le commandant Louis Rinn, reconnaît ce traitement sélectif et écrit : « Le seul procédé pratique pour obtenir sur le jury une impression défavorable aux accusés était de les présenter comme des malfaiteurs ordinaires, chefs ou complices des assassins, incendiaires, pillards et voleurs qui se rencontrent partout à la remorque des insurrections. » C?est ce qu?a fait le parquet général. Parmi les dizaines de milliers de combattants, il a fait le choix de quelques centaines d?individus qu?il a poursuivis pour en faire un exemple. Puis, il s?est attaché à présenter les faits de 1871 comme une série d?actes de droit commun soumis à des jurys différents en plusieurs sessions d?assises (5, 37). Un comportement révélateur de la psychologie du procès. Cette conception est contestée par la défense qui s?élève contre la disjonction des dossiers et réclame, en vain, le jugement en même temps des chefs de l?insurrection. Les avocats, tous métropolitains, défendent « avec panache et honnêteté leurs clients », selon l?expression de Mehdi Lallaoui (idem). Ils invoquent la suspicion légitime pour faire juger les accusés devant des cours d?assises de métropole. Ils ne manquent pas d?affirmer le caractère politique du soulèvement et, par conséquent, du procès, comme le souligne Me Lacet à l?audience du 10 mars 1873 : « L?insurrection n?est pas une série de crimes de droit commun ni une série d?actes dus au hasard, c?est un grand fait politique longtemps concerté et dont les causes s?enchaînent les unes aux autres. C?est un de ces évènements sur lesquels nous aurions désiré une enquête parlementaire. Aujourd?hui tous ces faits semblent devoir disparaître. Au point de vue politique, on dissèque cette affaire, on veut la tronquer. Comment peut-on classer les responsabilités des accusés si on ne connaît pas les mobiles qui ont dirigé leur volonté ? Qui ne connaît la sujétion des indigènes à leurs chefs ? ... » (idem). Un autre avocat, Me Jules Vabre, dénonce « l?arbitraire qui avait présidé au hasard de l?accusation » et situe la finalité de la loi qui, dit-il, « est une pour tous et la justice n?a pas le droit de choisir entre les coupables, sinon elle n?est plus la justice » (Idem). Le procès de la première session est marqué par la présentation, par Aziz Ben Cheikh Al Haddad, d?un mémoire dont voici un extrait cité par Mehdi Lallaoui : « Quant à la prison, à l?opprobre, à la mort, à la spoliation, à l?incendie et aux coups, tout cela ne ramène pas les gens à l?obéissance : peut-être même ces choses augmentent-elles dans le c?ur des gens et de leur suite, la haine et l?inimité contre le gouvernement. Personne, du reste, ne peut être satisfait du trépas de son frère, de son père ou de son fils. Quant à ceux que l?on retient loin de leur patrie, le c?ur de leurs proches meurt d?angoisse pour eux à cause de la longueur de la séparation. On finit par les croire morts, car on ne peut s?occuper autant des absents que de ceux qui sont présents. Or, en l?année 1871, combien de gens se trouvaient en prison ou en gage entre les mains du gouvernement pour fait de révolte s?étant produit dans les années antérieures, dont les tribus, les parents et les frères semblaient ne pas s?occuper ? Et qui sait, si le plus grand nombre de tribus insurgées dans l?année 1871 ne se composaient pas de parents et de gens détenus en prison, qui se seraient révoltées contre le gouvernement avec réflexion exclusivement à tous les autres, parce que leur c?ur était déchiré de ce que leurs frères étaient en prison ou avaient été mis à mort. Et alors même que la prison eut été au loin, les tribus de ces gens détenus en France ont peut-être été les premières à se lancer dans la révolte contre le gouvernement, dans l?espoir de délivrer leurs frères, leurs proches et leurs fils » (5, 39). Le mémoire de Aziz Ben Cheikh Al Haddad est un document de 100 pages ainsi préfacé par son avocat, Me Léon Séror : « Que n?a-t-on pas dit et que n?avons-nous le droit de dire contre les bureaux arabes et leurs officiers ? En ne disant toutefois que ce que nous savons, que ce qu?on nous a révélé, en dernier lieu, l?étude consciencieuse de tous ces dossiers, nous aurons peut-être assez fait pour saper l?édifice de ces ?Templiers des temps modernes?. Espérons que ce procès sera le coup de grâce pour cette administration » (5, 38). Les peines prononcées dans les différentes phases des procès sont lourdes dans la mesure où la plupart des accusés sont condamnés à mort et la peine est exécutée pour bon nombre d?entre eux. Les autres ont vu leur peine commuée en détention à vie avec déportation comme Cheikh Al Haddad et son fils Aziz eu égard à leur rang : ils sont médaillés de la Légion d?honneur. A ce titre, le régime de Thiers qui a réprimé au même moment le soulèvement de la commune de Paris, a traité différemment l?insurrection algérienne en la traitant d?actes relevant du droit commun, alors qu?il a attribué le caractère politique à l?action des insurgés communards. Deux poids et deux mesures. Chronologiquement, la condamnation de Boumezrag, le frère d?Al Mokrani est antérieure à celle des Al Haddad. Elle date du 26 mars 1873. Agé et épuisé suite à sa retraite, Boumezrag est capturé, jugé et condamné à mort, mais verra sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité et sera déporté en Nouvelle-Calédonie en compagnie du Caïd Ali, Mohamed Amokrane Oukaci et Si Mohamed Oukaci Ousahnoune. Quant à Cheikh Al Haddad et ses enfants Aziz et M?hand, ils seront condamnés le 19 avril 1873, le premier à cinq ans de détention, les deux derniers à la détention à perpétuité dans une enceinte fortifiée et seront déportés comme Boumezrag en Nouvelle-Calédonie en application de la loi du 23 mars 1872 (art. 2 et 3) qui fixe les lieux de déportation que sont : la presqu?île de Ducos, l?île des Pins et l?île Maré (8, 700) et la loi du 25 mars 1873 qui règle les conditions de déportation dans cet archipel (op. cit). Le moment fort du procès de Cheikh Al Haddad se situe au moment où le président de la cour prononce le verdict : 5 ans de détention, ce à quoi le vénéré cheikh qui vient à peine de dépasser la quatre-vingtaine lui lance cette appréciation devenue célèbre : « Vous me donnez cinq ans, Dieu ne m?accorde que cinq jours » (10, 9). Il mourra le cinquième jour dans sa cellule et sera enterré au cimetière de Sidi Mebrouk de Constantine, contrairement à son v?u d?être enterré à Seddouk. Même mort, Al Haddad fait peur à la France. Boumezrag, Aziz et M?hand Al Haddad figurent parmi les quelque 500 Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie. Ils sont embarqués le 10 mars 1873 à bord des vaisseaux Calvados et de La Loire du port de Brest, en Bretagne. Après cinq mois de navigation, ils arrivent à Nouméa, la capitale de la Nouvelle-Calédonie, le 17 septembre de la même année. Des dizaines d?entre eux sont morts au cours du voyage, faute de nourriture et de soins. Ceux qui restent en vie arrivent dans un état piteux. Dans leur nouvelle terre d?asile, les déportés algériens retrouvent les insurgés de la Commune, eux aussi réprimés dans le sang. Ils partagent tous la côte ouest de l?île des Pins, avec ce détail révélateur que les Algériens occupent le 5e lot, le moins fertile comparativement aux autres lots. Drôle d?humanité ! Il y a discrimination même dans le malheur. Le régime des déportés est des plus durs. Leurs bourreaux excellent dans l?art de l?asservissement et l?humiliation. En plus des contraintes physiques qu?ils font subir aux déportés par le travail quotidien intense, ils se réjouissent de servir aux prisonniers enchaînés par la « barre de la justice » la soupe dans les souliers ! Ce n?est là qu?une forme de brimades parmi tant d?autres infligées aux pauvres prisonniers sans défense, déjà fragilisés par leur séparation des leurs. Après six années de vie pénible en terre étrangère, apparaît une lueur d?espoir avec la Loi d?amnistie partielle du 11 juillet 1880. Alors que les déportés communards vidaient l?île pour rejoindre les leurs, bénéficiant de cette amnistie, les déportés algériens se voient exclus de cette mesure et ce, au mépris des dispositions claires de l?article 1er de la loi 1879 qui dispose : « L?amnistie est accordée à tous les condamnés pour faits relatifs aux insurrections de 1871 et à tous les condamnés pour crimes et délits relatifs à des faits politiques. » Malgré les termes clairs de la loi, les autorités de Nouméa rejettent la protestation des Algériens, arguant que seuls « les faits insurrectionnels survenus sur le territoire métropolitain » (5, 94) obéissent à la loi d?amnistie. Voilà une manière bien singulière d?interpréter la loi par ceux-là mêmes qui s?estiment investis d?une mission civilisatrice au profit des peuples qu?ils appellent « indigènes ». Las d?attendre et d?entendre les mêmes réponses méprisantes et affligeantes, certains déportés algériens ne tardent pas à mettre en ?uvre un plan d?évasion dont le mieux réussi est celui de Aziz Ben cheikh Al Haddad. Quittant l?île des Pins en 1881, Aziz réussit à l?aide de petites embarcations à rejoindre la Nouvelle-Zélande puis Sidney, en Australie, avant d?arriver au Hedjaz, par le canal de Suez, où il s?installe quelque temps sous un faux nom pour échapper aux espions français lancés à ses trousses depuis qu?est signalé son passage par le canal. Durant son séjour assez long (15 ans) au Hedjaz, Aziz se serait marié et s?occupe à prendre en charge les pèlerins du Maghreb. En février 1895, le consul français à Djeddah fait en sa faveur une intervention auprès du ministre des Affaires étrangères. Véritable plaidoirie en faveur de l?amnistie, la lettre du consul est transmise avec son avis par le chef de la diplomatie française en février et en mars de la même année au garde des Sceaux, suite à la réponse négative du gouverneur général d?Algérie Cambon qui n?a pas trouvé mieux que de contourner la loi d?amnistie en invoquant des mesures coercitives du code de l?indigénat pourtant bien postérieur aux faits. C?est là, encore une fois, une entorse à la loi traduite par l?atteinte au principe de la non-rétroactivité des lois. Le gouverneur général croit faire une faveur à Aziz en lui proposant un exil en Tunisie ou même en Algérie, mais dans une région autre que la Kabylie. Une entorse à la loi pénale dans la mesure où l?interdiction de séjour est une peine complémentaire qui ne peut être inffligée que par la justice en présence d?une peine principale. Voilà comment sont piétinées les lois sous la IIIe République. A mi-chemin entre la terre de ses ancêtres et le bagne de Nouvelle-Calédonie où il est censé être jusqu?à nouvel ordre, Aziz Al Haddad poursuit son combat pour l?amnistie, aidé dans ce but par son ex-compagnon en déportation, le communard Rochefort, évadé lui aussi de la forteresse et bénéficiant ultérieurement de l?amnistie 1880. Il lui consacre de nombreuses colonnes dans son journal L?intransigeant. Un rassemblement de 1800 communards s?est tenu sous son égide à Vaugirard (Paris) pour soutenir l?amnistie des insurgés algériens. La campagne en faveur de ces derniers se poursuit et, en 1884, une pétition est déposée à la Chambre des députés par les déportés algériens. Malgré l?avis favorable de la commission chargée de l?examen de la demande, le ministre de la Guerre, par dépêche arrivée à Nouméa en mars 1885, se montre évasif et soumet le bénéfice de l?amnistie à de nouvelles mesures restrictives. Décidément, l?exécutif français est passé maître dans l?art de piétiner les lois. Rechefort revient en janvier 1886 à la charge en déposant à la chambre une proposition de loi à caractère urgent tendant à déclarer amnistiés les faits qualifiés : crimes ou délits politiques, délits de presse, de réunion et délits électoraux. Le texte étend l?amnistie aux « Arabes condamnés pour les insurrections de 1865 (Les Ouled Sidi Cheikh), NDA / de 1871 et 1880 (insurrection du Sud oranais, NDA). Au vote, cette proposition de loi est rejetée à cause du refus des députés d?Alger et de l?attitude d?atermoiement du gouvernement qui se montre fort indécis, voire non intéressé par la mesure à prendre face au problème des déportés algériens détenus pourtant arbitrairement jusque-là. En réaction à ce vote, Rochefort démissionne de son poste de député. « J?avais, dit-il, espéré que l?amnistie s?étendrait aux malheureux qui expient à cette heure les fautes des autres dans les prisons et bagnes métropolitains. » (5,110). La même année (1886), les déportés algériens écrivent au président de la République Jules Grévy. Saisies, les autorités pénitentiaires tergiversent, invoquent la raison d?Etat. A cette allure, tout laisse croire qu?il y a un Etat dans un Etat. Le nouveau projet de la loi d?amnistie est déposé en juillet 1889 au parlement. Clair dans ses dispositions, le texte parle de mise en liberté des détenus algériens « pour faits se rapportant à l?insurrection de 1871 ». Le 12 juillet, le parlement adopte le projet de loi, mais le Sénat le rejette le 15 du même mois. Ainsi, les détenus algériens qui sont retenus malgré eux en Nouvelle-Calédonie se voient contraints par la force des choses à occuper la place des communards libérés et semblent résignés à vivre dans un pays lointain qui n?est pas le leur. La plupart, comme Boumezrag Al Mokrani, se spécialisent dans le transport pour leurs connaissances équestres. Ce n?est qu?en 1895, soit 15 ans après la loi d?amnistie de 1880, que l?amnistie est enfin reconnue et la résidence obligatoire levée. Cela se fera sous le mandat du président Félix Faure. Cependant, la loi, encore une fois, n?est pas appliquée d?une manière impartiale puisqu?elle exclut Boumezrag, toujours captif, et deux autres insurgés en fuite. Cette mesure d?amnistie est le fruit de la lutte menée par Me Le Hennaf pour faire bénéficier les insurgés algériens de la loi d?amnistie de 1880. Dans sa plainte contre la direction pénitentiaire de la Novuelle-Calédonie, un document de 52 pages, l?avocat parisien établit en 1892 que « c?est arbitrairement et sans droit que furent rendus par la force en Novuelle-Calédonie les insurgés » (5,115) et qu?ils doivent bénéficier de l?amnistie de juillet 1880 « si le droit était appliqué » (idem). En application à cette amnistie tardive, « une poignée de déportés », comme l?écrit Mehdi Lallaoui (idem), s?embarquent de Nouméa le 22 août 1895, à l?exclusion, hélas de Boumezrag, rappelons-le. Le destin veut que ce même jour s?éteint à Paris Aziz Ben Cheikh Al Haddad à l?âge de 55 ans. Venu de Djeddah en juin pour plaider la restitution des terres de la famille Al Haddad auprès des autorités de Paris, il trouve refuge chez le commandant Eugène Mourot, son ex-compagnon de déportation, dans l?actuel boulevard Vaugirard, dans le XIe arrondissement. Certains auteurs (1,205) trouvent sa mort suspecte et affirment que, admis dans un hôpital parisien pour soigner un furoncle au visage, Aziz serait repéré et liquidé. Quant à Al Mokrani, malgré le succès de son entreprise de transport, il n?a pas renoncé à sa volonté de rentrer au pays. Chaque année, il renouvelle ses demandes aux autorités qui les rejettent, voyant en lui, même après 30 années de déportation, un danger potentiel s?il rentre en Algérie. Ce n?est enfin que le 23 janvier 1904, soit 24 ans après l?amnistie de 1880 qui devait lui être appliquée, que le président de la République Emile Loubet signe un décret de grâce mettant fin à la déportation de Boumezrag. Ce dernier arrive à Marseille le 2 juillet 1904 et le 21 du même mois, il adresse une lettre à Louis Vossion dans laquelle il décrit sa grande émotion en retrouvant le pays. Boumezrag est resté une année entre les siens avant de rendre l?âme en juillet 1905 à l?âge de 76 ans. Les procès des insurgés de 1871 sont riches en enseignements. Ils constituent d?abord le modèle des procès collectifs et expéditifs où se perd le principe de la personnalité, de l?infraction et de la peine consacré aussi bien en droit interne (procédure pénale) qu?en droit international (déclaration universelle des droits de l?homme et traités et conventions subséquents). Ce sont ensuite des procès qui ouvrent la voie à l?arbitraire dans le mesure où les lois venues améliorer le sort des condamnés sont tenues en échec par les différents échelons de l?exécutif censé appliquer ces lois au lieu de se substituer à elles et leur donner une interprétation tendancieuse au gré des caprices du régime. Ce sont enfin des procès qui reposent sur une série d?injustices et d?irrégularités graves, propres à tout régime impérialiste et sanguinaire qui ne survit que par le feu et le sang. Ils mettent en relief le visage hideux du colonialisme qui fait du droit deux lectures et qui ne recule devant rien pour assouvir ses appétits, quitte à traiter les nations opprimées en tant qu?humanité de seconde zone qu?il est en droit d?asservir et d?avilir.
Mercredi 22 Février 2006
Le long périple de Aziz Ahedad




Des hommes mais aussi des femmes qui ont marqué l?histoire de la Kabylie et de l?Algérie. Figures de la résistance contre les invasions ennemies, ils sont devenus, chacun à sa manière, des légendes vivantes dans la mémoire collective du pays.

Que reste-t-il de leur passage ?

Notre reporter est parti à leur recherche.


Après quelques années dans ces îles perdues du Pacifique, Aziz Aheddad, matricule numéro 2937, s?évade vers l?Australie en 1881. Ce sera la première évasion d?un insurgé d?Algérie, suivie d?autres un peu plus tard.

L?ombre immense de cheikh Aheddad a quelque peu caché celle de ses fils qui ont également joué un grand rôle dans l?insurrection de 1871. Spécialement Aziz, le cadet, dont on dit qu?il maniait aussi bien le verbe que les armes et qu?il était destiné à prendre la succession de son père. Tous les historiens qui se sont penchés sur l?insurrection menée par les Belhaddad et les Mokrani sont unanimes sur le fait que c?est l?impétueux Aziz qui a persuadé son père de lever l?étendard de la révolte. La guerre déclarée, cheikh Aziz regroupe les hommes prêts au combat et divise son armée en deux groupes de 5 000 hommes chacun. Il prend aussitôt la direction de l?un des deux groupes et le commandement des archs de la rive droite de Oued Sahel-Assif Aâbbès. Au bout de péripéties sur lesquelles nous n?allons pas nous étendre, Aziz dépose les armes vers le 30 juin 1871. Son frère cheikh Mhand l?imitera quelques jours plus tard.

Toute la famille est arrêtée et emprisonnée. Tous ses biens sont mis sous séquestre. À Constantine au printemps 1873, au procès des insurgés, Aziz présente un mémoire d?une centaine de pages qu?il adresse à ses juges pour sa défense. Il écrit : ?Quant à la prison, à l?opprobre, à la mort, à la spoliation, à l?incendie et aux coups, tout cela ne ramène pas les gens à l?obéissance...? Il sera reconnu coupable et condamné à mort comme beaucoup d?autres chefs, tels que Boumezrag El-Mokrani qui avait pris le leadership de la lutte lorsque son frère le bachagha El-Mokrani est tué au combat le 5 mai 1871 à Oued Soufflat près de Bouira. Étant membre de la Légion d?honneur comme pour beaucoup d?autres co-inculpés, la condamnation à mort de Aziz sera commuée en déportation en Nouvelle-Calédonie.

Les prisonniers sont tout d?abord envoyés à Toulon et à Brest avant d?être expédiés en Nouvelle-Calédonie. Enchaînés, enferrés, affamés et continuellement malades, ils subissent une interminable traversée de Brest à Nouméa qui dure cinq longs mois. À cause des conditions de vie et d?hygiène, certains y laisseront la vie. Lorsqu?ils débarquent, enfin, les survivants ne quittent l?enfer sur mer que pour le retrouver sur terre. Leurs conditions d?exil et de détention ne s?amélioreront que petit à petit, mais ils garderont toujours la nostalgie de leur pays et de leurs familles, pour de plus amples informations, voir l?excellent livre de Mehdi Lalloui Les Kabyles du Pacifique). Après quelques années dans ces îles perdues du Pacifique, Aziz Aheddad, matricule numéro 2937, s?évade vers l?Australie en 1881. Ce sera la première évasion d?un insurgé d?Algérie, suivie d?autres un peu plus tard.

Il voyage sur de petites barques d?île en île ?[...] à travers une mer affreuse [...]? et arrive en Nouvelle-Zélande. De là, il s?embarque vers l?Australie et se débrouille comme il peut avec les quelques mots d?anglais qu?il apprit auprès de ses amis, les communards français, compagnons d?infortune, déportés comme lui après une insurrection réprimée dans le sang. De Sydney, Aziz s?embarque pour l?Égypte.

Le consul de France à Suez charge ses espions de lui signaler l?éventuel passage de Aziz Ben Cheikh El-Haddad. En vain. Sa présence sur le sol égyptien n?est signalée que deux mois plus tard. Il était caché sous un faux nom et se faisait appeler El-Tahar Ben Hassan. Le 5 août 1881, il part pour La Mecque pour accomplir le pèlerinage. Il s?installe là-bas, se remarie et tente de refaire sa vie. Entre-temps, l?amnistie pour les insurgés de 1871 est enfin acquise mais les autorités françaises ne veulent toujours pas entendre parler de son retour en Algérie. Aziz est jugé... l?un des chefs les plus dangereux et il faut le maintenir éloigné du pays. ?Si Aziz ne doit pas rentrer en Kabylie. J?estime qu?il y a lieu de l?inviter à se rendre en Tunisie, sinon je lui indiquerai la région dans laquelle je l?autoriserais à résider en Algérie?, écrit le gouverneur général de l?Algérie. Le 22 août 1895, à l?âge de 55 ans, Aziz Aheddad décède à Paris. Venu de Djeddah au mois de juin réclamer la restitution des terres de sa famille, il s?éteignit au domicile de son ami et compagnon de déportation, le communard Eugène Mourot. Ses amis se cotisèrent pour rapatrier la dépouille en Algérie.

La dame que nous avons rencontrée à Seddouk Oufella a, cependant, une autre version : ?À Paris, il est rentré à l?hôpital pour un simple bouton. Là, ils se sont rendu compte qu?il s?agissait de cheikh Aziz Belheddad et ils l?ont empoisonné. Non, il n?est pas mort de mort naturelle.? Elle se lamente du fait que beaucoup de souvenirs aient été perdus ou égarés comme les lettres que Aziz écrivait à sa femme en kabyle. Elles ont été empruntées par une collégienne qui a omis de les récupérer. Notre takhounith nous raconte encore que le jour de l?arrivée de la dépouille de cheikh Aziz au port d?Alger, des milliers de personnes s?étaient massées sur les quais. Cheikh Salah, son fils, était à ses côtés. En voyant l?autorité morale dont jouissait encore Aziz au vu de l?énorme foule qui avait afflué de partout, les autorités coloniales ont eu peur d?un autre soulèvement s?il venait à être enterré chez lui à Seddouk en Kabylie où la confrérie Rahmania était toujours très puissante et le ressentiment envers les Français encore très vif. Il a alors été inhumé à Constantine aux côtés de son défunt père, au cimetière de Sidi Mabrouk. Cheikh Aziz, mort ou vivant, était un danger pour la France
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