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Samedi 01 Juillet 2006
Révélations de la mère de Matoub sur la Chaîne II
“C’est un coup de téléphone qui a fait rentrer Lounès en Algérie”

La mère de Matoub Lounès se souvient des moindres détails de toute la période ayant précédé la journée la plus sombre de l’histoire de la Kabylie. Contrairement aux rumeurs distillées au lendemain de l’assassinat, faisant état d’une profonde mésentente entre le Rebelle et sa mère, il n’en était rien.

Pour la première fois depuis le lâche assassinat de Matoub Lounès, le 25 juin 1998, un média public, en l’occurrence la radio Chaîne II, s’ouvre à des révélations inhérentes aux circonstances de l’attentat. Une émission de plus de deux heures a été diffusée, jeudi passé, en début de soirée à l’occasion du 8e anniversaire de l’assassinat. Durant plus de deux heures donc, la mère du Rebelle a évoqué d’abord l’enfance tumultueuse de son fils, avant d’aborder le sujet brûlant de l’actualité, à savoir l’assassinat. La mère de Matoub Lounès se souvient des moindres détails de toute la période ayant précédé la journée la plus sombre de l’histoire de la Kabylie. Contrairement aux rumeurs distillées au lendemain de l’assassinat, faisant état d’une profonde mésentente entre le Rebelle et sa mère, il n’en était rien. Juste après l’enregistrement de son album “Aghuru”, Matoub a convié sa mère au studio pour lui faire écouter les onze nouvelles chansons. “J’étais à la maison (à Paris, Ndlr) et il m’a demandé de l’accompagner au studio pour me faire écouter ses nouveautés. Quand je suis arrivée et après l’écoute, j’ai eu peur et je lui ai reproché d’être allé aussi loin”, témoigne Na Aldjia Matoub. Pour rappel, dans l’album en question, Matoub reprend la musique de l’hymne national algérien et y dénonce les pratiques du pouvoir et des intégristes, qu’il renvoie dos à dos.  Aldjia Matoub rapporte que le Rebelle lui a répondu : “Cette fois-ci, ce sera ou bien la prison ou bien la mort”. Cette scène s’est déroulée la veille de l’assassinat. L’invitée de la Chaîne II a rapporté que son fils lui avait confié qu’il ne devait rentrer en Algérie que trois jours plus tard.
“Mais, il a reçu un coup de fil d’Algérie (Aldjia Matoub ne décline pas l’identité du correspondant téléphonique), l’informant que le visa de son épouse Nadia, restée à Taourirt Moussa, était prêt et qu’il devait rentrer au pays pour récupérer le passeport”. C’est la première fois, depuis huit ans, que la mère de  Matoub livre publiquement cette information, qui compliquera davantage l’évolution de cette affaire entourée de zones d’ombres. Aldjia Matoub, dans la première partie de l’émission, au cours de laquelle il y a eu également l’intervention de Malika Domrane, qui s’est produite avec Lounès lors de son dernier Zénith, est revenue aussi longuement sur l’enfance tumultueuse de Matoub. “Il ne mentait pas, il ne volait pas et il ne trichait pas, mais il ne supportait pas qu’on ne le laisse pas faire ce qu’il voulait”, raconte-t-elle, ajoutant que son fils avait la révolte dans le sang et qu’il était un Rebelle inné. Son enseignant à l’époque avait confié déjà à la mère : “Lounès sera un grand !”. Et quand Matoub est assassiné en 1998, le même enseignant est venu pleurer son ancien élève, devenu grand. Tellement grand...

Aomar Mohellebi  dk 1/7/06

Dimanche 09 Avril 2006
8 avril 1871 : la Kabylie se soulève contre l’ordre colonial

Mokrani et Cheikh Ahedad - 2.8 ko
Mokrani et Cheikh Ahedad
 
Dans la matinée du samedi 8 avril 1871, le cheikh Aheddad proclama sur la place du marché de Seddouk la guerre sainte contre l’occupant français. Jetant sa canne dans la foule, l’octogénaire, maître de la confrérie Rahmania, déclara : "Avec l’aide de Dieu, il nous sera aussi facile de jeter le Français hors de chez nous". Il lança ainsi dans la bataille 250 tribus, le tiers de la population algérienne, majoritairement de Kabylie et du Constantinois et accessoirement du centre et de l’Ouest.

Ce grand soulèvement armé durera d’avril 1871 à janvier 1872. Il étendit une série de révoltes sporadiques qui émaillèrent l’année 1870 et relançait une guerre proclamée le 14 mars par le Bachagha Mokrani, le maître de la Medjana, avec sa trentaine de tribus fidèles. Cette insurrection qui avait réussi à mettre sérieusement en péril le système colonial est d’autant plus importante que ses conséquences avaient scellé le destin de la population algérienne jusqu’au déclenchement de la révolution de novembre 1954 !

Au-delà des origines et des causes de la rébellion rapportées en leur temps par les officiers coloniaux et analysées et re-contextualisées par les historiens depuis quelques décennies, c’est le drame humain qui s’est joué dans le camp des vaincus, et ses stigmates qui posent problème encore de nos jours.

40 ans après le débarquement de la flotte de l’amiral De Bourmont à Sidi Ferruch et la débâcle de l’armée turque et des bataillons kabyles venus rejeter les français à la mer, la colonisation de peuplement avançait à grands pas, s’accaparant les meilleures terres, refoulant les autochtones sur les terres arides causant misère et famines de plus en plus dramatiques. Venu se substituer au règne des militaires vaincus sur le front de la guerre contre la Prusse, le régime civil tant redouté par les indigènes couronnera la succession durant trois années (de 1867 à 1869) de mauvaises récoltes et confortera l’avidité des colons par un arsenal juridique de plus en plus répressif. La révolte devenait inévitable : " Mourir pour mourir, autant le faire dans l’honneur, les armes à la main " répétait-on dans les Djemââs et les souks ! Cinq forces d’inégale valeur étaient en présence sur le terrain, où la possession de la terre constituait l’enjeu principal. Les paysans indigènes, pour qui défendre la terre nourricière, propriété des ancêtres, relevait des valeurs existentielles de Nif et de Horma pour lesquelles le sang était le prix consenti. On prenait le fusil dés qu’il s’agissait de défendre sa famille contre l’opprobre et le déshonneur, sa terre contre la spoliation, et par extension son pays contre l’occupation. Les féodaux algériens alliés de l’armée française, voyaient leur influence en perte de vitesse à mesure que s’appauvrissaient les fellahs et que les prérogatives des militaires passaient aux mains des civils et que se consolidait le nouveau régime qui rognait leurs privilèges. Ces deux forces aux intérêts souvent opposés mais complémentaires pour la circonstance allaient être fédérées par les religieux, maîtres des zaouïas, tenants du pouvoir spirituel contestés et réprimés par les colonisateurs. Les trois forces allaient s’unir et constituer une structure de guerre contre l’occupant avec ses forces militaires régulières son administration et ses milices paramilitaires composées d’ultras et de mercenaires à la solde des colons. Tous se battaient pour la terre ! Les militaires français mesuraient en termes de terres conquises, les colons en terme de surfaces utiles gagnées au moment où face à leur avidité les algériens comptaient les millions d’hectares perdus et à jamais interdits même pour le parcours et le passage. Moyen de subsistance pour les uns, source de richesse et de pouvoir pour les autres la terre était prête à recevoir le soc des charrues mais aussi le sang des combattants ! Défendre la terre pour les algériens, s’en accaparer pour les français avait constitué depuis 1830 la cause véritable de toutes les révoltes, individuelle ou collective, petite ou massive, même si les événements et le contexte du déclenchement furent souvent avancés, en écran, comme les véritables raisons des soulèvements.

Une répression aveugle

De nombreux événements inhabituels avaient marqué cette année 1870.L’algérie sous autorité militaire depuis 1830 passe sous le régime civil, avec pour conséquence pour les chefs féodaux indigènes, la perte de leur influence sur les tribus. La fin de règne des bureaux arabes, véritable tête de pont de la colonisation dans les zones non administrées par les civils français. La disparition de cette administration tampon mettra les paysans algériens face aux colons français sans aucun médiateur pour absorber les chocs.

Les décrets Crémieux qui attribuaient aux juifs la nationalité française et tous ses privilèges,alors que les musulmans en étaient privés, avait constitué selon certains historiens la goutte qui avait fait déborder le vase. L’utilisation des Spahis, garde rurale musulmane, dans la guerre contre la Prusse, s’ajoutera à tous ces changements trop rapides pour la société indigène terrassée par la famine due aux mauvaises récoltes conséquentes à la spoliation des meilleures terres par les colons. A croire que le soulèvement des algériens était sciemment recherché et provoqué par les colons qui voyaient dans cette année 1870,devant la faiblesse générale du régime français, le moment propice pour faire valoir leur point de vue. L’état d’esprit du coté des algériens était à la révolte. Le sentiment national et l’esprit d’indépendance suffisaient en réalité à expliquer la mobilisation de nombreuses tribus qui ne supportaient plus le mépris des colons et leurs exactions. On entendait alors " faire partir tous les fusils à la fois dans un dernier effort pour chasser le français du pays " La mutinerie des Spahis qui refusaient de partir sur le front de la Prusse, les premières défaites de l’armée française contre la Prusse,la captivité de Napoléon III, l’annonce de la prise de Paris par les Prussiens,ont crée un climat de fièvre amplifié par l’arrivée du fils de l’Emir Abdelkader annonçant l’imminente arrivée d’une armée Turque pour libérer l’Algérie !

Ceci excita le patriotisme des tribus kabyles pour lesquelles les événements de la commune de Paris apportaient beaucoup d’assurance. A Alger les colons s’en prenaient aux militaires, le climat était à la guerre entre les français.

" Dieu les a frappés, ils ne se reconnaissent plus entre eux, ils sont devenus fous " C’était le moment de se révolter et frapper le colonisateur apparemment désorienté. On se réunissait dans les cafés, les Djemââs et les souks, on amplifiait les appels à l’insurrection .On s’armait, on constituait la logistique de guerre. Les chefs reconstituaient les çoffs, les ligues (chartya) qui surveillaient les caïds et les traîtres potentiels !

Fin janvier les hostilités débutèrent à Mila pour s’étendre vers Souk-Ahras. Le Titteri s’embrase début février, à la mi-mars les Mokrani passent à l’action. La zaouia Rahmania fédère toute ces forces sous le commandement du fils de Cheikh Aheddad , et proclame la guerre sainte le 8 avril à partir de Seddouk !

Et la guerre commença. Le soulèvement de 1871 offrira à la colonisation l’occasion d’en finir avec toutes les jacqueries et les révoltes qui menaçaient l’ordre colonial et son projet "civilisateur"

"J’entrerai dans vos montagnes

Je brûlerai vos villages, vos maisons

Je couperai vos arbres fruitiers

Et alors ne vous en prenez qu’à vous seuls"

Voilà l’essence de la logique coloniale, comme celle de la fable du loup et de l’agneau, résumée par ces propos du Maréchal Bugeaud dès 1845.

" Markits a l’khodja techdhah ! "

Passée l’euphorie de la mobilisation, les 200 000 paysans insurgés mal armés, conduits par des chefs inexpérimentés devenaient une véritable chair à canon pour les troupes régulières coloniales, leur cavalerie et surtout leur artillerie. " Les colonnes infernales " rasaient les villages, tuaient femmes et enfants et incendiaient les habitations. Louis Rinn donnait 2686 morts français durant cette insurrection pour un rapport sous évalué de 1 à 50, le nombre de tués du coté algérien dépasserait les 100 000 ! Exactions, incendies, viols, coupures d’arbres, démolitions de maisons, achèvement des blessés à la baïonnette, le témoignage du général Cerez en avril 1871 résume assez bien cette atmosphère de fin du monde : " A Souk-el-Khemis j’ai fait vider les silos pour nourrir ma cavalerie, j’ai fait brûler les quatre-vingt maisons des Ouled-Meslem... Le génie a coupé tous les arbres fruitiers pendant que la cavalerie brûlait le village d’El-Hemmam " Les chansons indigènes de l’époque témoignent de la férocité de la répression :

"1871 fut l’année de notre ruine

Elle nous brisa les reins

O ma bouche continue de chanter... "

Une autre complainte disait :

" En quatre mois le feu s’éteignit

Les nœuds les plus solides se délièrent

Et tout le monde connut la misère

L’impôt s’abattit sur nous à coups répétés...

Les gens ont vendu leurs arbres à fruits

et même leurs vêtements

C’est pour eux une époque terrible... "

Deux millions et demi d’hectares de terre sont placés sous séquestre ! 313 collectivités sont dépouillées de leurs biens, les terres de sept tribus considérées comme instigatrices de l’insurrection sont totalement accaparées ! On appliqua le système de la triple sanction aux indigènes .comme belligérants vaincus, comme indigènes insurgés et comme habitants résidant sur le territoire français. Le montant des amendes infligées dépassa les 70 millions de francs ! Les dernières tranches avaient été payées vers 20 ans après le déclenchement de l’insurrection ! Un droit de la dépossession fut institué au nom de l’efficacité des mesures préventives : "Il n’y a pas d’illusion à se faire. La contribution de guerre ne serait efficace pour la prévenir que si on la poussait à la ruine totale..."

Les principaux chefs furent jugés et déportés vers le bagne de Cayenne ou en Nouvelle Calédonie. Ils seront nombreux à ne plus revoir le sol natal ! Des centaines d’autres condamnés les rejoindront dans une succession de convois et de navires ! Ils rencontreront d’autres insurgés, ceux de la commune de Paris. Durant des années les correspondances de ces derniers témoigneront de ce douloureux et lointain exil.

Dans de nombreux douars écrasés par la défaite, les colons vainqueurs et leurs supplétifs, s’adonnèrent à des pratiques immorales dégradantes pour déshonorer l’indigène vaincu. En plus du séquestre des terres, de la déportation des chefs vers les bagnes lointains, de la confiscation du bétail et des biens mobiliers et immobiliers, on s’attaqua à la dignité de l’indigène, son nif !

On organisa des fêtes villageoises à la gloire des armées coloniales et de leurs goums. Les nervis et les voyous à la solde des caïds locaux étaient chargés de discréditer les femmes sans défense. La mémoire collective a retenu, à travers des récits qui se recoupent, une pratique humiliante qui consistait à obliger les veuves des combattants indigènes à danser en public au rythme des tambourins et de la cornemuse des tambourinaires. Cette pratique d’avilissement tourna souvent au tragique ; de nombreuses jeunes filles livrées aux supplétifs de l’armée coloniale préférèrent le suicide au déshonneur ! On arrangeait donc d’interminables parties de danse où les femmes des vaincus devaient occuper la scène jusqu’à l’épuisement total. Dans ces arènes de l’opprobre où la canaille jouissait du spectacle, un secrétaire (Khoja) tenait l’inventaire de toutes les danseuses, un caïd lui ordonnait : " Markits a l’khodja techdhah " ( Notes, Khodja, qu’on se souvienne qu’elle a dansé " !

De nombreux historiens noteront que la haine semée par les colons au bout de leur victoire de 1871 a germé doucement pour emporter leurs enfants en Novembre 1954.

Rachid Oulebsir(d.k)

Lundi 20 Mars 2006

"Algériens du Pacifique, les déportés de Nouvelle-Calédonie", 
de Mehdi Lallaoui

La traversée de l’enfer
Par Hamid Arab

L’idée de déporter tout le peuple algérien, ou une partie, a germé dans la tête de certains officiers supérieurs français bien avant 1871.

Le naufrage de la mémoire concernant les déportés du soulèvement de 1871 et de celui des Aurès, est vraiment abyssal. Ainsi, comment expliquer que les rares sources historiques ayant fait référence à eux se résument aux écrits produits par les déportés de la Commune et quelques rares correspondances officielles. 

À ce titre, le silence entretenu sur les conditions inhumaines qu’ont endurées ces hommes n’est nullement innocent, surtout si l’on sait que l’idée de déporter tout le peuple algérien, ou une partie, a germé de la tête de certains officiers supérieurs français bien avant 1871. 

Ainsi, le colonel Montagnac, voulait déporter tous les Algériens aux îles Marquises ! Rien que ça ! comme si les extermination massives et les enfumades ne leur suffisaient pas.

Pour en revenir au livre publié par Mehdi Lallaoui chez Zyriab, Algériens du Pacifique, les déportés de Nouvelle-Calédonie, il constitue avant tout un document unique en la matière dans la mesure où il nous retrace très simplement le chemin parcouru et les affres subis par ces Algériens condamnés à une réclusion hors du temps et de l’espace. 

Pour retrouver le bout du fil et dérouler la pelote de l’histoire de ces exilés du bout du monde, Mehdi Lallaoui a eu à chercher dans les récits et journaux de leurs compagnons d’infortune, les vaincus des barricades de la commune de Paris qui écrivirent beaucoup sur leur déportation. 

Le séisme révolutionnaire commence un certain 8 avril 1871 à Seddouk, à la faveur de la rencontre du grand maître de la confrérie Rahmania, Cheikh Ahaddad et El Mokrani.

Ensemble, ils appellent à la révolte contre le spoliateur français. Les premiers mois, El Mokrani et Cheikh Aziz Ben Ahaddad allaient de victoire en victoire. Devant la formidable ampleur que prenait ce soulèvement, les militaires français ont vite fait de battre le rappel des contingents partis en France mater les communards et renversent, par là même, la vapeur. 

La répression était terrible. Vaincus, les révoltés subissent le revers morbide de la défaite. Quelque 130 chefs de la rébellion ou de grandes famille sont condamnés à la déportation en Nouvelle-Calédonie.

Cette sentence est restée proverbiale dans l’imaginaire populaire algérien. A ce stade du livre, Mehdi Lallaoui va au fond de son récit et raconte comment la machine militaire française a décimé des milliers d’Algériens et envoyé les autres à l’autre bout du globe. "La nuit approche, sombres et silencieux les vaincus d’Algérie et le vaincu de la Commune, assis assis côte à côte, pensaient à eux, à ceux qu’ils laissaient, à l’effondrement de leur existence, à l’anéantissement de leur rêve de liberté…" écrit Jean Alleman, déporté de la Commune, qui partagea à Toulon la même cellule que les insurgés de 1871. Les déportés sont acheminés à partir du Fort Quélern à Brest ou de Toulon. La traversée de deux océans et de plusieurs mers sera fatale pour certains.

Pour illustrer les conditions éprouvantes dans lesquelles ils ont "voyagé" , Mehdi Lallaoui reprend, à juste titre, le carnet de bord du médecin major Dubuquois :
" 1 405 personnes à bord, 320 condamnés dont 39 Kabyles (…)". Sur ces derniers "il y a 5 décès". Du fait d’une nourriture inadéquate, car les preux chevaliers algériens pour des considérations religieuses ne mangeaient pas comme les autres, Le scorbut et la gangrène ont fait des ravages parmi eux. "Il se sont volontairement laissés mourir", écrit Dubuquois. 

Le désarroi de ces hommes fut incommensurable ; à mesure qu’ils s’éloignaient de leur patrie, semblait s’éteindre en eux la flamme de la vie. Après 140 jours environ, une nouvelle vie les attendait en Nouvelle-Calédonie. Aux côtés des droits communs et des communards, ils se réorganisent. "Un matin, dans les premiers temps de la déportation, nous vîmes arriver dans de grands burnous blancs, des Arabes déportés pour s’être eux aussi soulevés contre l’oppression", écrivain Louise Michel dans ses mémoires. Pour ces hommes l’enfer n’était pas loin.

Cependant, des faits peu glorieux seront commis par les héros de 1871, ce que l’auteur n’essayera pas d’expliquer. En effet, lorsqu’en 1878 éclate l’insurrection canaque, Boumezrag Mokrani avec quelque "40 condamnés arabes" choisit de s’aligner avec son oppresseur pour réprimer la révolte canaque.

L’auteur reviendra longuement sur le rôle joué par les communards après leur amnistie afin de faire bénéficier les Algériens des mêmes droits qu’eux. Mais peine perdue. Si certains sont restés là-bas et y ont pris racines, Aziz Ben Ahaddad prit la fuite en direction de Sydney avant de rejoindre la Mecque.

Le hasard de l’histoire a fait qu’"au moment où s’embarquèrent de Nouméa une poignée de déportés", le 22 août 1895, Aziz Ben Ahaddad s’éteint à Paris. Quant à Boumezrag Mokrani, il regagnera le pays en 1904. Avec ce livre, c’est immersion totale dans l’une des pages les plus sanglantes de notre pays. Algériens du pacifique a le mérite, et non des moindres, de lever un coin du voile qui entoure l’histoire nationale.

Lundi 20 Mars 2006
Les déportés algériens de Nouvelle Calédonie


par Rachid Sellal

C’est suite à un déplacement professionnel en Nouvelle-Calédonie que m’est venue l’idée de rendre visite à une communauté d’origine algérienne.

 

La présence en ces lieux de cette communauté remonte à plusieurs générations. Elle est issue d’anciens déportés d’Algérie qui avaient participé au soulèvement contre l’armée d’occupation du pays. Jugés, ils furent exilés vers la Nouvelle-Calédonie. Les premiers arrivants de cette communauté furent déportés en 1873. La grande majorité réside dans la vallée de Nessadiou et Bourail, une petite ville proche de cette vallée. Quelques mots d’histoire nous permettront de suivre la trace de ces déportés qui ont fait souche à plus de 20 000 km de leur pays natal.

Insurrection

Les principales causes des différents soulèvements populaires en Algérie, dont celui de 1871, sont l’occupation du pays, l’oppression, la misère et l’arbitraire. Le décret Crémieux de 1870 attribuant à tous les Israélites résidant en Algérie la nationalité française et l’accès aux droits qui en résultent ne fut que le détonateur et non la cause majeure comme citée par certains historiens de l’époque coloniale. Après la dernière campagne de Kabylie menée par le général Randon en 1857, l’occupant pensait que l’Algérie était « pacifiée ». Par la suite, la population eut à subir d’autres fléaux. C’est ainsi que près de 500 000 personnes périrent suite à des famines effroyables durant les années 1867, 1868 et 1869. Malgré l’opposition du général Mac-Mahon, gouverneur général, une commission d’enquête s’est rendue sur place et a pu constater que l’administration coloniale n’a même pas essayé de venir en aide à ces malheureux. A cela s’ajoutent les interminables dépossessions des biens et des terres qui étaient redistribuées aux nouveaux colons et autres indésirables de la métropole. Beaucoup de tribus se soulèvent, dont la confrérie des Rahmania de Seddouk avec à sa tête Mohamed Améziane Ben Cheikh El Haddad, les Mokrani de la kalaâ des Beni Hammad de Medjana. En 1871, des spahis se mutinent dans la région constantinoise et s’associent à la tribu des Hanencha pour assiéger Souk Ahras. Le soulèvement se généralise peu à peu et embrase presque tout le pays. Avec pour seules armes la foi, le courage et la détermination et un rapport des forces défavorable, la révolution finit par être jugulée par l’occupant.

Jugement des chefs de l’insurrection

Le 10 mars 1873, s’ouvre au tribunal de Constantine le procès des chefs de l’insurrection ou de ceux ayant miraculeusement échappé aux conseils de guerre et exécutions sommaires. Sur les 212 accusés, 149 sont maintenus en prison. Un arrêt d’accusation établi le 21 septembre 1872 les renvoie devant la cour d’assises de cette juridiction. L’acte d’accusation leur est notifié les 9 et 26 décembre 1872. Le verdict sans appel fut la déportation en Nouvelle-Calédonie de la plupart d’entre eux. Feront partie du lot, Mokrani Boumezrag, Aziz Ben Cheikh El Haddad et son frère M’hamed. Avant leur embarquement pour l’exil forcé, ils seront internés au fort de Quélern (Brest) et à l’île d’Oléron.

Déportation

Un peu d’histoire permettra de mieux comprendre le fond du problème de la présence de ces descendants de déportés algériens en Nouvelle-Calédonie. Ce pays a été initialement peuplé par des Mélanésiens arrivés dans de grandes pirogues il y a 2000 à 3000 ans. Il a été baptisé en 1774 par le capitaine anglais Cook quand il débarqua pour une halte en route pour la Nouvelle-Zélande. Le territoire est de nouveau repéré par le Français d’Entrecasteaux. En septembre 1853, l’amiral français Febvrier-Despointes proclama la Nouvelle-Calédonie territoire français. Depuis 1863, elle devient terre d’exil pour de nombreux « bagnards » français qui se sont rendus coupables de délits ou de crimes de droit commun ainsi que pour les communards français de Paris qui se sont soulevés contre le pouvoir en place. Elle le devient aussi pour un grand nombre d’Algériens injustement déportés à partir de 1873 qui se sont révoltés contre l’occupant français. Ces déportations, rythmées par les différents soulèvements populaires, se sont poursuivies bien au-delà de 1881. Cette révolte initiée par Mohamed El Mokrani éclate en Kabylie peu après les événements de la commune de Paris en 1871.

Compagnons d’infortune des déportés algériens

Les communards de la révolte de Paris de 1871 subiront eux aussi le même sort, plus de 4200 seront déportés en Nouvelle-Calédonie et au moins 400 décéderont durant cette déportation. Certains, après leur libération, témoigneront des conditions de transport et de vie ainsi que des traitements inhumains infligés à ces déportés algériens qu’ils appelleront les Arabes. Les plus illustres sont Henri Rochefort, journaliste et écrivain, il réussit à s’évader en 1874 de Nouvelle-Calédonie avec ses compagnons ; Louise Michel la « pasionaria » des événements de la commune de Paris de 1871 (une station de métro de Paris porte son nom). On peut citer aussi Jean Allemane, député du XIe arrondissement de Paris, qui les a beaucoup côtoyés et dont les écrits ont beaucoup servi à rétablir certaines vérités volontairement faussées par des militaires de l’époque pour justifier les mauvais traitements et tortures infligés à ces déportés algériens.

Amnistie

Deux lois d’amnistie des déportés sont promulguées par le gouvernement français. Une loi d’amnistie partielle datée du 3 mars 1879 et une loi d’amnistie générale datée du 11 juillet 1880. Ces lois concernaient tous les déportés sans discrimination aucune. Dans les faits, usant de tous les subterfuges et interprétations tendancieuses du contenu de ces lois, l’administration locale ne libéra que les déportés issus de la révolte de la commune de Paris. Beaucoup de ces anciens communards, après leur libération, militèrent pour l’application des lois, qui leur ont permis de rejoindre leur famille, aux insurgés algériens. Henri Rochefort, Jean Allemane et Louise Michel furent parmi les plus actifs. Les grands écrivains Victor Hugo et Emile Zola militèrent sans relâche pour l’amnistie des déportés de la commune de Paris, mais aucun écrit ne mentionne qu’ils aient associé dans leurs actions le cas des déportés algériens. En 1871, Victor Hugo écrit même un poème Viro Major qu’il dédie à Louise Michel.

Morts en exil

Beaucoup de déportés algériens périrent durant leur déportation, Jean Allemane cite le chiffre de deux tiers morts durant leur détention. Certains furent enterrés à l’île des Pins avec d’autres déportés communards, morts aussi en détention. Avant de quitter définitivement cette île, les communards avaient érigé un monument à proximité du cimetière. Il y a quelques années, ce monument de mémoire a été entièrement restauré.

Mokrani Mohamed Mokrani, ancien bachagha de la Medjana, a été l’un des chefs de premier plan de l’insurrection de 1871, il tombe au champ d’honneur au début de cette guerre à Oued Soufflat. Son frère Bou Mezrag le remplace à la tête de l’insurrection. Après sa déportation, tous ses biens et ses terres seront spoliés et remis à des colons français. Il sera privé de la loi d’amnistie. Trente ans après son exil forcé, Bou Mezrag est toujours resté un danger pour le pays occupant. Ce n’est qu’en janvier 1904 qu’il sera gracié. Il rejoindra son pays au mois de juillet de la même année pour mourir une année plus tard.

Aziz Ben Cheikh El Haddad Condamné lui aussi à la déportation, on l’embarque le 31 août 1874 sur un bateau qui l’emmènera en Nouvelle-Calédonie après une traversée de cinq mois environ. En 1881, il réussit à s’évader de Nouvelle-Calédonie pour rejoindre l’Australie, pays le plus proche. M’hamed, son frère qui fut son compagnon de détention, ne parviendra à s’évader de Nouvelle-Calédonie que le 5 décembre 1886. Il rentre en Algérie en utilisant de faux papiers. Après la parution de la loi d’amnistie, Aziz Ben Cheikh El Haddad se rend à Paris pour réclamer la restitution de ses biens, il profite de l’occasion pour visiter un de ses compagnons d’infortune, le communard Eugène Mourot. Il décédera à l’âge de 55 ans dans le domicile de ce dernier situé face au cimetière du Père-Lachaise. Son corps sera rapatrié pour être enterré en Algérie grâce à une collecte d’argent organisée par d’anciens communards.

Vallée de Nessadiou

La route menant de Nouméa vers Bourail est la RT1, l’équivalent d’une route nationale chez nous. Après une heure et demie de route, on débouche sur le col des Arabes situé au sommet d’une plaine verdoyante. Quelques kilomètres plus loin au bas de la RT1, se trouve le cimetière des Arabes. Là, sont enterrés la plupart des anciens déportés algériens. J’étais ravi de trouver quelques personnes affairées à l’intérieur d’un hangar servant de lieu de réunion et de service. Après les présentations d’usage, ils m’invitèrent à la « waâda » donnée par une personne pour commémorer la mort de sa mère enterrée l’année passée. Le mot « waâda » utilisé par mon interlocuteur m’a permis de situer l’effort que font ces gens pour rester eux-mêmes, fiers de leur appartenance à une religion et ses traditions. Le terrain du cimetière a été gracieusement offert à la communauté par un certain Miloud dont une partie de la famille y est enterrée. Le premier homme enterré dans ce cimetière s’appelle Moulay, il fut par la suite déclaré marabout de la communauté. Dans ce même cimetière, sont enterrées deux personnes de religion chrétienne. A mon désir d’en savoir plus, mon guide me répondit que ces personnes, peu avant leur mort, avaient exprimé le souhait d’être enterrées au milieu des autres musulmans en gardant les mêmes rites, tombes orientées vers La Mecque de la même manière que les autres. Un palmier haut de plus de 15 m planté à l’intérieur et au bout du cimetière indique la direction de la « qebla ». Non loin du cimetière se trouve la mosquée construite grâce à l’aide bénévole d’un Algérien au nom de Touati ; ils furent unanimes à le remercier pour tout ce qu’il leur a apporté comme aides et connaissances sur la religion musulmane. Kader Bouffenèche, président de l’association des musulmans de la région, m’invita chez lui à Nessadiou. Notre discussion était principalement axée sur l’histoire de l’Algérie au XIXe siècle, en particulier l’épopée légendaire de l’Emir Abdelkader. Il m’informa que lui et l’ancien maire de Bourail, Taieb Aïfa, avaient visité l’Algérie en 1986 suite à une invitation officielle adressée par nos autorités. Cette communauté souhaite garder des contacts avec l’Algérie ; l’exemple le plus édifiant est la remise d’un chèque à la Croix-Rouge destiné aux déshérités du séisme de Boumerdès.

Lundi 20 Mars 2006

Les Arabes vus par Iben Khaldoune

La moqaddima de Iben Khaldoune

 

...Précurseur de la sociologie moderne, Ibn Khaldoun est une référence incontournable dans le domaine de la réflexion sur l'histoire sociale des peuples et civilisations méditerranéennes. En réponse aux arabo-staliniens et aux arabo-intégristes, qui érigent les arabes et leurs "civilisation " en modèle "universaliste ", nous publions un extrait d' "AI Muqaddima" d'Ibn Khaldoun qui parle, justement de cette civilisation arabe et des arabes. Notre objectif est de lutter contre l'amnésie et permettre à nos lecteurs de se faire leur propre opinion. Ce serait ainsi que les arabistes seront invités à davantage de modestie et de relativisme, à se remettre en question et à se situer "objectivement" dans le concert des civilisations. ...

 

En raison de leur nature sauvage, les arabes sont des pillards et des destructeurs. Ils pillent tout ce qu'ils trouvent sans combattre ou sans s'exposer. Puis ils se replient sur leurs pâturages au désert. Ils n'attaquent ou ne combattent que pour se défendre. Ils préfèrent éviter les forteresses ou les positions difficiles: ils ne les attaquent pas. Les tribus que protègent d'inaccessibles montagnes sont à l'abri de la malfaisance et des déprédations des Arabes. Ceux-ci ne franchiront pas de collines ou ne prendront pas de risque pour aller chercher les montagnards.
Au contraire, les plaines sont livrées à leur pillage et en proie à leur avidité, si leur dynastie est faible ou qu'elles n'aient pas de troupes pour les défendre. Alors- les Arabes y fond des incursions, des pillages, des attaques répétées, parce qu'il s'agit de territoires accessibles. Les habitants peuvent succomber et devenir les jouets des changements de pouvoir, jusqu'à ce que leur civilisation disparaisse. Dieu est tout puissant!

Les Arabes sont une nation sauvage (umma washiyya), aux habitudes de sauvagerie invétérées. La sauvagerie est devenue leur caractère et leur nature. Ils s'y complaisent, parce qu'elle signifie qu'ils sont affranchis de toute autorité et de toute soumission au pouvoir. Mais cette attitude naturelle est incompatible (mund-fiya) et en contradiction (munâqida) avec la civilisation ('ùmrân). Toutes les habitudes des Arabes les conduisent au nomadisme et au déplacement. Or, c'est là l'antithèse et la négation de la sédentarisation (maskûn), qui produit la civilisation. Par exemple: les Arabes ont besoin de pierres pour leurs foyers et leur cuisine -ils les prennent aux maisons, qu'ils détruisent dans ce but. Ils ont besoin de bois pour leurs tentes, pour les étayer et en faire des piquets: ils abattent les toits, pour en tirer le bois dans ce but. La véritable nature de leur existence est la négation de la construction (binâ'), qui est le fondement de la civilisation. Tel est, généralement, leur cas. De plus, c'est leur nature de piller autrui. Ils trouvent leur pain quotidien à l'ombre de leurs lances (rizqu- hum fi zilâl rimâ-i-him). Rien ne les arrête pour prendre le bien d'autrui.

Que leurs yeux tombent sur n'importe quel bien, mobilier ou ustensile, et ils s'en emparent. S'ils arrivent à la domination et au pouvoir royal, ils pillent tout à leur aise. Il n'y a plus rien pour protéger la propriété et la civilisation est détruite.
D'autre part, étant donné qu'ils font travailler de force les artisans et les ouvriers, le travail leur parait sans valeur et ils refusent de le payer. Or, comme on le verra plus loin, le travail est le fondement du profit (al- a'mâl, aslu I-makâsib). Si le travail n'est pas apprécié, s'il est fait pour rien, l'espoir de profit disparaît, et le travail n'est pas productif. Les sédentaires se dispersent et la civilisation décline. Autre chose encore : les Arabes ne portent aucun intérêt ('inâya) aux lois (ahkâm). Ils ne cherchent pas à dissuader les malfaiteurs ou à assurer l'ordre public. Ils ne s'intéressent (hammu-hum) qu'à ce qu'ils peuvent soustraire aux autres, sous forme de butin ou d'impôt. Quand ils ont obtenu cela, ils ne s'occupent ni de prendre soin des gens, ni de suivre leurs intérêts, ni de les forcer à se bien conduire. Ils lèvent des amendes sur les propriétés, pour en tirer quelque avantage, quelque taxe, quelque profit. Telle est leur habitude. Mais elle n'aide pas à prévenir les méfaits ou à dissuader les malfaiteurs. Au contraire, le nombre en augmente: comparée au bénéfice du crime, la perte représentée par l'amende est insignifiante. En régime arabe, les sujets vivent sans lois, dans l'anarchie (fawda). L'anarchie détruit l'humanité et ruine la civilisation. En effet, le pouvoir royal tient à une qualité naturelle de l'homme. C'est lui qui garantit l'existence des hommes et leur vie sociale (ijtimâ'). On a déjà vu cela au début du chapitre.

Et puis, tout Arabe veut être le chef : Aucun ne veut s'effacer devant un autre, fût-il son père, son frère ou l'aîné de sa famille. Il ne s'y résout que rarement, et parce qu'on lui fait honte (-ayâ'). Aussi y a-t-il, chez eux, beaucoup de chefs et de princes, et les sujets doivent-ils obéir à plusieurs maîtres - pour les impôts et pour les lois. C'est ainsi que la civilisation décline et disparaît. 'Abd-al-Malik reçut un jour une délégation arabe. Il questionna un nomade (a'rabî) sur (le gouverneur) AIhajjâj, en escomptant en entendre un éloge pour sa façon de commander et son oeuvre civilisatrice. Mais l'Arabe répondit : " Quand je l'ai quitté, il était injuste tout seul! " On remarquera que la civilisation s'est toujours effondrée avec la poussée de la conquête arabe : les établissements se sont dépeuplés et la terre devint toute autre que la terre (tabaddalati l-ard ghayra l-ard). Le Yémen, où vivent les Arabes, est en ruine, à part quelques villes. La civilisation persane en Iraq est complètement ruinée. Il en est de même, aujourd'hui, en Syrie. Quand les Hilâliens et les Banû Sulaym ont poussé jusqu'à la Tunisie et au Maroc, au début du Xie siècle, et qu'ils s'y sont débattus pendant 350 ans, ils ont fini par s'y fixer et les plaines en ont été dévastées. Autrefois, toute la région entre la Méditerranée et le Soudan était peuplée, comme le montrent les vestiges de civilisation, tels que monuments, sculptures monumentales, ruines de villages et d'agglomérations. " Dieu hérite la terre et tout ce qui vit sur elle. Il est le meilleur héritier " (XXI, 89).

En effet, en raison de leur sauvagerie innée, ils sont, de tous les peuples, trop réfractaires pour accepter l'autorité d'autrui, par rudesse, orgueil, ambition et jalousie. Leurs aspirations tendent rarement vers un seul but. Il leur faut l'influence de la loi religieuse, par la prophétie ou la sainteté, pour qu'ils se modèrent d'eux-mêmes et qu'ils perdent leur caractère hautain et jaloux. Il leur est, alors, facile de se soumettre et de s'unir, grâce à leur communauté religieuse. Ainsi, rudesse et orgueil s'effacent et l'envie et la jalousie sont freinées. Quand un prophète ou un saint, parmi eux, les appelle à observer les commandements de Dieu et les débarrasse de leurs défauts pour leur substituer des vertus, les fait tous unir leurs voix pour faire triompher la vérité, ils deviennent alors pleinement unis et ils arrivent à la supériorité et au pouvoir royal. D'ailleurs, aucun peuple n'accepte aussi vite que les Arabes la vérité religieuse et la Bonne Voie, parce que leurs natures sont restées pures d'habitudes déformantes et à l'abri de la médiocrité. La sauvagerie peut être surveillée et s'ouvrir aux vertus, car elle est restée dans l'état de religion naturelle (fitra); loin des mauvaises habitudes qui laissent leur empreinte sur les âmes. Selon la Tradition: " Tout enfant naît dans l'état de religion naturelle. "

Les Arabes, plus qu'aucune autre nation, sont enracinés dans la vie bédouine et s'enfoncent profondément dans le désert. Ils ont moins besoin, pour leur vie rude et dure, des produits et des céréales des collines. Ils peuvent donc se passer des autres. Il leur est difficile de se soumettre les uns aux autres, parce qu'ils sont un peuple sans loi, à l'état sauvage. Leur souverain a donc le plus grand besoin des liens du sang ('asabiyya), nécessaires à l'autodéfense.
Il est forcé de gouverner ses sujets en douceur et d'éviter de les heurter. Sinon, il aurait des difficultés avec l'esprit tribal, ce qui causerait sa perte et la leur. D'autre part, cependant, la monarchie et le gouvernement demandent une poigne de fer, seul gage de durée.


Comme les Arabes; par nature s'emparent des biens d'autrui, de même, ils s'abstiennent de tout arbitrage et de maintenir l'ordre public. Quand ils ont conquis une nation, leur objectif est d'en profiter pour s'emparer des biens de celle-ci. De plus, ils se passent de loi. Ils punissent parfois les crimes par des amendes, pour accroître les revenus du fisc et en tirer, financièrement, avantage. Mais ce n'est pas là un frein pour le crime. Ce serait même plutôt un encouragement, car le mobile d'un crime doit être assez puissant pour compenser le simple paiement d'une amende insignifiante. Ainsi, les méfaits deviennent de plus en plus nombreux et la civilisation décline. Une nation dominée par les Arabes est dans un état voisin de l'anarchie, où chacun s'oppose à l'autre. Ce genre de civilisation ne peut durer: il court à sa perte, aussi vite que l'anarchie elle-même.

Toutes ces raisons éloignent, naturellement, les Arabes de la monarchie. Il faut que leur nature soit profondément transformée par une structure (sibgha), religieuse, qui les amène à se modérer et à maintenir l'ordre public. C'est ce que montrent les dynasties arabes musulmanes. La religion a soudé leur pouvoir temporel à la loi religieuse et à ses prescriptions, qui -de façon explicite ou implicite- sont dans l'intérêt de la civilisation. Les califes suivirent cette voie. La monarchie et le gouvernement des Arabes devinrent grands et forts. Quand Rostam vit les Musulmans rassemblés pour la prière, il s'écria: "'Omar m'a rongé le foie! Il apprend aux chiens les bonnes manières! " 2.

Plus tard, les Arabes furent écartés des dynasties régnantes, pour des générations. Ils négligèrent leur religion, oublièrent la politique et retournèrent au désert. Ils ignoraient le rapport de leur esprit de clan avec la dynastie régnante, car l'obéissance et la loi leur étaient redevenues étrangères. Ils redevinrent aussi sauvages que dans le passé. Le titre de " roi " cessa de leur être appliqué, à l'exception des califes de race (jîl) arabe. Après la disparition du califat, le pouvoir sortit de leurs mains : des Barbares s'en emparèrent. Les Arabes restèrent alors Bédouins au désert, ignorant la monarchie et la politique. La plupart ne savent même plus qu'ils ont régné autrefois, ou qu'aucune autre nation n'a rayonné autant que la leur. Avant l'Islâm, ce furent les dynasties de' Âd et de Thamûd, les Amalécites, les Ijimyarites et les Tubba'; depuis, les Mudarites, les Omayyades et les Abbâsides. Mais, quand les Arabes oublièrent leur religion, ils n'eurent plus de rapport avec la politique, et ils retournèrent à leur désert originel. Farfbis encore, comme au Maroc actuel, ils dominent des dynasties trop faibles, mais leur supériorité ne peut conduire qu'à la ruine de la civilisation. Dieu est le meilleur héritier (XXI, 89) !

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